09 novembre, 2017

L'Espagne : ¿arriba o abajo?


Depuis deux mois, je porte un grand intérêt au déroulement de la crise catalane, qui, plus largement, représente une crise majeure de l’État espagnol. Comme je connais la langue, la lecture des grands quotidiens, notamment Público de Madrid et La Vanguardia de Barcelone, m’a grandement aidé à analyser le contexte politique du pays ibérique. D’autant plus, que je ne suis jamais allé en Espagne. Je reproduis dans ce blogue, à titre d’archive, le courriel que j’ai envoyé au professeur d’histoire Javier Segura, qui a publié, le 6 novembre dernier, dans Público, une tribune libre intitulée Nacionalismo español : esa es la cuestión

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Permítame, señor, que a pesar de ser yo un extranjero que nunca ha visitado su país, opine sobre la crisis actual. Su artículo de hoy en el Público, así como el de otros, especialmente del sociólogo Manuel Castells, me dan a conocer las causas profundas de los acontecimientos del momento. Como quebequense francohablante, que votó «sí» en los referendos de 1980 y 1995, conozco muy bien el conjunto de problemas que presenta la cuestión nacional para cualquier territorio de un estado democrático, sea una federación como es el caso de Canadá o de un estado unitario como es el caso de España.

Pero cada entidad estatal tiene sus particularidades. Una crisis, a pesar de las tensiones o, desgraciadamente, de la violencia, nos muestra la sociedad al desnudo, por así decirlo. En el caso de España, a mí me parece que han vivido las asuntos pendientes del posfranquismo. Ahora, la tarjeta de crédito está rebasada. Eso no es una simple figura retórica. Hace décadas que el resto del mundo mira a España con agrado para ver cómo una dictadura puede convertirse en una democracia. Hoy en día, tristemente, vemos algo antes escondido: que la transición de 1975 a 1978 no fue una reconciliación sino un olvido oportunista, a mano de los tecnócratas del régimen y del sector económico, para prosperar en un mundo ya cambiado. También un «compromiso histórico» con los socialistas, que le pagan con su apoyo a una monarquía ya ampliamente rechazada en el 1931. Bueno, a mí me parece, que con lo ocurrido en Cataluña y en el resto de España, la constitución del 78 carece no solo de legitimidad sino también de legalidad. Ello explica que lo que Rajoy y el PP, con sus cómplices, están tratando de hacer es algo así como una «dictablanda democrática». Un descontrol neofranquista. Para mí, lo más sorprendente en todo esto, ha sido la traición del PSOE.

Le agradecería que me corrija, si no acierto en mi análisis. Seguiré pendiente de lo que suceda, esperando que la violencia no sea participante del futuro.

Queda de usted, 
Atentamente,
Marcel Pleau
Montreal 

29 août, 2017

L’impasse

Au sortir du musée, où j’étais allé voir l’exposition d’un « artiste de renommée internationale », je ne cessais de me répéter, tel un mantra, cette impression qui me hante depuis quelque temps déjà : l’art contemporain se trouve dans une impasse. 

Si j’avais eu ce jour-là à me commettre en rédigeant un texte aux sonorités dignes d’une autre époque, dans le genre : « Décadence et fin prochaine de l’art contemporain », j’aurais immédiatement abandonné cette folle idée, car expliciter, développer, argumenter et défendre pareille thèse dépasseraient largement mes compétences. Je ne suis pas historien, ni théoricien, ni commissaire, ni artiste, ni un peintre du dimanche, moins encore un collectionneur par manque d’argent et d’intérêt. Pas même un « amateur » qui manifeste sa passion pour l’art. Et si la trentaine d’articles que j’ai publiés sur l’art depuis 1992, principalement des comptes-rendus d’expositions, m’ont permis d’acquérir une connaissance de nombreuses œuvres, cela ne permet aucunement de m’affubler du titre de critique d’art. Cette énumération de métiers ou activités que je n’exerce pas n’a d’autre objectif que situer clairement mes propos au dehors de toute discipline scientifique ou de pratique artistique.

L’art contemporain se trouve dans une impasse : voilà une impression tenace chez moi, comme à la sortie de ce musée, qui arbore fièrement à son fronton les mots art contemporain, comme devant cette exposition d’un « artiste de renommée internationale ». Identifier le musée, nommer l’artiste, décrire ses œuvres, cela ne contribuerait rien à ma réflexion. Il ne s’agit pas de regarder du bas vers le haut cette vaste scène où, en permanence, artistes et musées, productions et lieux d’expositions, à tout moment et partout, nous en mettent plein la vue. Non, je veux planer en quelque sorte au-dessus de ce spectacle en continu pour en saisir la portée et les impacts sur ce « spectateur avisé », que je crois être.

Hélas! À quel saint se vouer quand on aborde l’art contemporain, voire l’art tout court? Même un lecteur efficace et passionné se noierait rapidement dans l’océan de textes : livres, articles de revue et de journaux, écrits divers dans les blogues et autres sites, dossiers de presse promotionnels des commissaires ou des galeristes, qui, dans une langue abstraite, les saupoudrent de citations d’autorité ou plus simplement par du name dropping. À cette production textuelle s’ajoutent les innombrables vidéos sur le sujet. Devant ce raz de marée, on regrette la disparition de nos jours de la critique d’art comme genre littéraire, par lequel, au milieu des mots écrits, respire et soupire une personne, ce « spectateur avisé », qui, pour se saisir d’une œuvre, n’hésite pas à se servir dans son collimateur de sa formation, de ses connaissances et préjugés, de ses goûts et dégoûts, d'un talent d’écriture. Un genre littéraire qui offre à l’auteur une certaine marge de liberté pour l’expression subjective. Maintenant prédomine la chronique journalistique, souvent insipide, toute vouée à nous informer, quitte à servir d’annonce publicitaire gratuite. Ou, à l’opposé, le discours érudit sur l’art diffusé par les historiens et les philosophes, tout empêtré de considérations relatives à leur cadre théorique et à de questions méthodologiques.


Pourquoi et surtout comment l’art contemporain se trouve-t-il dans l’impasse? Et une impasse vers quelle issue? Pour répondre à ces questions, je pourrais facilement me satisfaire du point de vue de celui, traditionaliste, conservateur ou réactionnaire, qui manifeste son incompréhension devant les œuvres, les productions ou les projets (les trois mots ne sont pas synonymes) présentés comme de l’art contemporain, voire son hostilité devant toute innovation artistique. Mais cette posture ne me convient guère. Pourquoi se priver de contempler quelques magnifiques spécimens d’art que recèle la prolifération actuelle en renonçant à porter un regard plus perspicace par delà la masse d’objets médiocres? Pourquoi, selon le fameux dicton, jeter le bébé avec l’eau sale? Si j’entends « planer en quelque sorte au-dessus de ce spectacle en continu », ce doit être pour m’attaquer à ce qui pose problème dans l’expression « art contemporain », nommément le vocable contemporain

À l'avenir, je compte agir en spectateur avisé, l’effort critique s’accordant alors une place pour l’expression subjective. Comme devant ce collègue et ami qui me prodiguait, avec justesse, des explications au sujet des œuvres de cet « artiste de renommée internationale », mon embarras n’a su lui répondre que par un seul mot : cet artiste ne me rejoint pas! L’impasse de l’art contemporain ne serait-elle donc pas celle de ne pas mériter de «passer» dans notre expérience esthétique? Du moins dans la mienne. 




27 juin, 2017

Critique : À la recherche d’Expo 67



Avec la fraîcheur de cette soirée de la mi-octobre, dans un autocar affrété pour un groupe scolaire, un garçon de 18 ans quitte, avec ses compagnons de classe, sa lointaine ville minière en route vers le monde. Le lendemain, il foule pour la première fois l'asphalte de la Métropole, qui, un an plus tard, deviendra son lieu de résidence définitif. Mais pour l’heure, pendant quatre jours, il sillonne sans arrêt le site d’Expo 67. Parmi les pavillons thématiques que le jeune homme visite figure celui de la Cité du Havre baptisé Le génie créateur de l’Homme, qui abrite une extraordinaire exposition de tableaux et sculptures prêtés par plusieurs pays représentés. Parmi ces chefs d’oeuvre de l’histoire de l’art, un en particulier émerveille ce visiteur peu rompu aux arts plastiques et qui lui a laissé un vif souvenir : un autoportrait tardif de Rembrandt. Au pavillon de France, un objet occupant son vaste atrium l’intrigue; semblable, croit-il, à une vaste toile d’araignée de câbles et de lumières, mais à lire le cartel il apprend qu’il s’agit d’un oeuvre de son et de lumière d’un artiste au nom grec inconnu de lui : Iannis Xenakis. Hélas!, ce jour-là l’oeuvre était en panne. Enfin, il s’arrête au pavillon du Canada. En entrant, l’impressionne vivement une œuvre en mouvement, elle aussi avec des effets de lumière et de sons. Cependant, il ne retient pas le nom de l’artiste. Ce bref séjour dans les Îles de l’Expo s’achevant, il s’efforce d’explorer le « monde » en parcourant de nombreux pavillons : États-Unis, Union soviétique, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Iran, Tchécoslovaquie. À regret, le moment est venu pour le jeune homme de quitter l’Expo 67 et Montréal. Au retour chez lui, il retrouve l’ennui, la solitude et la grisaille habituels. Il reprend alors ses voyages imaginaires dans les livres et à la télévision. Pour cet adolescent qui deviendra non sans difficultés et tourments l’adulte que je suis, il s’agissait, sans qu’il en soit conscient, d’un voyage initiatique. 

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L’année en cours est bien pourvue de commémorations : 375 ans de la fondation de Montréal et 150 ans de la Confédération canadienne. Mais voici une autre, moins connue : les 50 ans d’Expo 67, qui demeure, sans conteste, la plus grande fête de l’histoire de Montréal, qui, d’ailleurs, ne risque pas de se reproduire. Mais avec le temps, le souvenir de cette année extatique chez les personnes de mon âge s’efface peu à peu. Sans qu’elle soit vraiment oubliée, elle meuble l’arrière-boutique de nos préoccupations.

L’initiative de la commémoration des 50 ans d’Expo 67 revient à quelques musées et à des institutions, parmi lesquels le Museé McCord, le Centre d’histoire de Montréal, le Centre de Design de l’UQAM, le Musée Stewart et le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM), dont l’exposition, présentée jusqu’au 9 octobre, me retiendra pour la suite de ce texte. Coiffée d’un titre aux résonances proustiennes, À la recherche d’Expo 67 nous offre une exposition collective composée pour la plupart d’œuvres inédites, produites dans divers médias par une vingtaine artistes actifs à Montréal ou ailleurs au Canada. Tous nés après 1967. Les commissaires leur ont demandé de « s’inspirer » des archives imprimées et visuelles d’Expo 67 non pas pour s’adonner à la nostalgie, mais dans une « approche critique ». Le sens galvaudé de ce dernier mot en art contemporain m’a immédiatement mis sur mes gardes. En effet, dès mon premier contact avec ces œuvres, je savais que cette exposition allait me décevoir. Comme le signal d’une sonde lancée dans l’espace lointain qui nous transmet une image floue, cette exposition du MACM, par delà l’intérêt d’une œuvre particulière, donne une idée très peu précise de ce que représentait l’Expo 67. Je veux bien convenir que, devant son gigantisme, le choix des commissaires ne pouvait qu’être une mosaïque faite de fragments. Ce qui me désole le plus, c’est, qu’en aucun moment de mon parcours, n’ai-je reconnu cette poésie sensible des couleurs et des parfums qui se dégageaient de cette grande fête, à laquelle j’ai eu le privilège,pendant quelques jours, d’assister. Plutôt un froid interstellaire! 

Cela dit, quelques productions méritent la mention : de Marie-Claire Blais, une vidéo sombre, presque moyenâgeuse dans l’allure des personnages; de Chris Salter, une reconstitution à échelle réduite de l’installation Polytopes de Xenakis, au pavillon de France. De quoi nous donner une idée du spectacle original; de Stéphane Gilet, oeuvre que j’ai loupée, mais dont un ami m’a dit le plus grand bien : un plan détaillé des pavillons en multimédia. 

Mon propos ne cherche aucunement d’accabler les artistes pour, en vérité, une exposition ratée. Chacun a répondu à l’appel à l’intérieur des limites de son talent et de sa posture esthétique. Par contre, je regrette que le Musée d’art contemporain de Montréal ait oublié le mot « musée » dans leur désignation officielle, depuis sa création en 1964. Or, la mission d’un musée en plus d’acquérir des œuvres et d’en assurer la conservation et la diffusion auprès du public, se doit de favoriser l’étude d’oeuvres d’art du passé, souvent injustement négligées. Mais voilà que le MACM, propriétaire d’une riche collection, n’a pas cru bon de nous montrer des œuvres présentées à Expo 67, crées par d’artistes d’ici ou d’ailleurs. 

Un exemple : cette œuvre qui m’avait tant impressionné, au pavillon du Canada. En écrivant ce texte, j’ai enfin eu la curiosité de rechercher l’identité de son auteur, un certain Richard Lacroix, né en 1939. Un ami, qui l’apprécie, dit posséder l’une de ses gravures. Voilà ce que le MACM aurait pu ou dû programmer : un retour sur un artiste comme celui-ci. Tirer de l’oubli, qui guette tant d’artistes et de créateurs me semble un devoir pour un musée, celui de montrer à un public plus jeune des œuvres du passé, et les soumettre à une évaluation à la lumière des critères actuels.

Quant à l’oeuvre de Richard Lacroix, intitulée Fusion des arts, voici ce qu’en écrivait dans la revue Vie des arts, à l’automne de 1967, le futur professeur de l’histoire de l’art à l’UQAM, Yves Robillard : Il s'agit là de trois disques en plexiglass coloré et transparent, trois disques qui ont chacun leur mouvement rotatif et sont éclairés par divers jeux lumineux créant à travers et autour d'eux une ambiance spéciale. Ces disques sont montés sur une armature de tiges d'acier qui semble très compliquée. Ils donnent l'impression qu'ils vont toujours se heurter, mais réussissent néanmoins à s'éviter de justesse. Ils ressemblent à ce qu'on imagine être des soucoupes volantes et tout le spectacle suggère d'ailleurs au visiteur une sorte de réseau de communications interplanétaires. Le spectateur est d'abord intrigué, s'approche, entend alors des sons qui sont à l'antithèse de cet appareil, vraisemblablement de haute technologie, des bruits de casseroles et de sifflets essoufflés. Il découvre que c'est l'armature d'acier qui, en tournant, frappe gauchement sur des petites plaques posées ici et là à dessein et pèse sur des sifflets égarés : l'effet de sérieux est anéanti. L'artiste a voulu signifier que malgré la technologie, malgré l'anonymat, ces fabrications devaient toujours être humaines et laisser place à l'éclat de rire.

Dommage que le MACM n’ait pas eu la présence d’esprit de saisir l’opportunité offerte par la commémoration du cinquantième d’Expo 67 pour nous offrir une exposition marquante. 

08 avril, 2017

Donné à voir, offert à penser





La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
Charles Baudelaire
 ( in Correspondances, Les Fleurs du Mal )


Du haut de son inutilité souveraine, l'Art se montre peu apte à devenir un outil de connaissance. À preuve, les ambiguïtés que comporte le mot Art, telles ses supposées propriétés « métaphysiques ». Rien de tel dans mon propos. Le sens de ce vocable monosyllabique se limitera ici à sa fonction courante : celle d'englober sous un seul chapiteau commode les productions hétéroclites et constamment renouvelées de ceux désignés comme artistes, dont les œuvres se rattachent, parfois de manière ténue, à des disciplines constituées il y a de cela des siècles, telles la peinture et la sculpture, ou plus récemment la photographie et la vidéographie, ou encore, tout dernièrement, les arts médiatiques.

À quelques exceptions près, l’art contribue peu à l’établissement d’un savoir nouveau. Certes, les oeuvres d’art du passé, par leur condition de document sur leur époque et sur les us et coutumes des hommes d’alors, restent, au même titre que des fonds d’archives, une source de renseignements précieux pour les sciences humaines et, évidemment, pour l’histoire.  Comme l’on été au cours des siècles les recherches des artistes sur les matériaux à employer et sur les divers modes de représenter le monde et les hommes. Les connaissances ainsi acquises se sont intégrées au savoir du moment, et donc du nôtre. Cette tradition se poursuit en art actuel autour de recherches sur les technologies de pointe (les techniques immersives, la réalité virtuelle, l’intelligence artificielle, par le visible, mais aussi l'audible) dont se servent les artistes, seuls ou en collectifs, dans leurs productions et celles-ci contribuent à plein titre à notre savoir, même si pour l’ignare que suis en ces matières, il n’est pas facile de prévoir à quoi elles aboutiraient. Quoiqu’il en soit, d’époque en époque, ce savoir devient un savoir-faire en rapport aux techniques de représentation et aux matériaux employés.

En art dit contemporain ou actuel, selon les vocabulaires, pour me limiter aux seules pratiques artistiques de notre époque, s’opère souvent un repérage dans un passé proche ou lointain, ou encore dans le moment présent, à la recherche d'êtres, de lieux, d’objets, de récits, de coutumes, de sens. Ce que les artistes, pas tous certes, manifestent dans leurs oeuvres ne se rapporte pas tant à des connaissances par eux acquises, mais à la réactualisation de ce que le spectateur est appelé à reconnaître, de ce qui est déjà connu, méconnu, oublié, refoulé.

Ainsi, dans la photographie ci-dessus, de mon ami Michel Gagnon, que puis-je reconnaître de ce qu’il a su repérer au détour d'une ruelle du Plateau Mont-Royal, en un après-midi de décembre? Cette photo ne ressemble en rien à ces images manipulées qui ont cours, mais est le fruit plutôt de ce qu'Henri Cartier-Bresson nommait un « instant décisif ». On y voit une scène banale pour tout citadin nordique, le lendemain d’une tempête, cette violence hivernale récurrente et souvent meurtrière trop bien connue. Dans la captation de cet instant de vie, une femme munie d'une toute petite pelle entreprend le déblaiement de sa voiture enfouie afin de reprendre sa condition d’être civilisé, que symbolise l’automobile. Debout, elle se tient au repos pendant un instant afin d’évaluer sans doute la tâche qui l’attend. Son manteau noir détonne singulièrement avec la blancheur ambiante, comme si un corbeau géant se serait posé sur ce tapis de neige. Notre regard se déverse au fond de la ruelle, comme dans un entonnoir, vers l’arbre solennel du parc, que l’hiver met en sommeil. L’image de mon ami revêt alors une teinte funèbre qu’accentuent les rayons tamisés d’un soleil prêt à disparaître. Cette scène retrouve dans mon imagination une valeur symbolique qui transcende sa banalité : le théâtre d'un combat à arme inégal de tout être humain soumis à l’hostilité de forces largement supérieures, comme celles déchaînées de la Nature.

Symbole? Symbolique? Voilà des mots qu’il convient, je le reconnais, d’employer  avec précaution. Je parie que cette photo d’une scène hivernale restera incomprise d'un enfant né sous les tropiques, un objet de curiosité tout au plus. Pour eux, la saison des pires menaces reste l’été avec ses pluies torrentielles, ses inondations, ses glissements de terrain, ses tornades et ses ouragans. Je repense aussi à ce que me racontait l’autre jour un ami né dans les Antilles. Aux premières heures de son premier hiver à New York, émerveillé devant la scène enneigée de Central Park, il s'arrête et s'agenouille devant une flaque pour y vérifier avec le doigt si cette eau gelée possède la même consistance que les glaçons des cocktails servis sous les palmiers de son île natale. Cette anecdote fera sourire les gens du Nord habitués aux rigueurs du climat. En la rapportant ici, j’entends souligner que « l'universel », tant claironné, n'existe guère en lui-même, mais renvoie toujours à une culture commune, forcément distincte, en partie du moins, de celles qui se trouvent sous d’autres latitudes. 

Je suis né en plein été dans le 46e parallèle nord, où j’ai vécu toute ma jeunesse avant de m’établir, en 1968, à Montréal (qui se trouve dans le 45e). La  photo de Michel me rappelle les interminables hivers de mon enfance; de cet enfermement les jours de froid intense; de l'ennui sans fin, faute de jeux et de compagnons; de ces douloureuses gelures après vingt minutes de marche rapide, par moins 20 degrés Celsius, pour me rendre à l'école. À Montréal, je garde en mémoire mes expéditions dans les rues du centre-ville au lendemain d’une tempête monstrueuse, en mars 1972. Au même moment, une grève des cols bleus venait aggraver les conditions déjà pénibles qui rendaient la plupart des rues inaccessibles, sauf par motoneige, en raquette ou sur des skis. De tels souvenirs, comme tant d’autres, témoignent d’une détestation de l’hiver bien enracinée chez moi, au point de prendre dans ma conscience la forme d'une fatalité, celle d’une détermination géographique de mon être. Avec le retour du froid, je m’efforce, sans trop d’enthousiasme, de sortir de la passivité d’une vie casanière pour pallier le manque d'énergie et la carence d'ensoleillement. Ce combat contre la neige, la glace et le froid me laisse aussi fourbu et solitaire que cette bonne femme de la photo. Parmi mes amis, certains cherchent à apprivoiser l’hiver par des activités extérieures et la pratique de sports de saison. De mon côté, je m’y résigne en songeant à ces personnes qui estiment sentir en elles une féminité prisonnière d’un corps masculin, ou l'inverse. En raison de ma naissance estivale, n’aurais-je pas une âme tropicale durement corsetée par un corps nordique?

Comme je m’égare dans des considérations personnelles, je reviens donc à mon postulat de départ :  « Inutile, l'art », disais-je. À force de souvent feuilleter des revues et de visiter régulièrement galeries et musées, il m'est aisé d'entrevoir la quantité stratosphérique d'objets physiques et de projets « immatériels», tels les photos et les vidéos, que le monde de l'art diffuse chaque année, tous genres et pays confondus. Mais parmi ces productions hétéroclites et constamment renouvelées, combien d'œuvres échappent à toute récupération politique (pour un parti, un chef, une cause, une identité, une idéologie, une gloire nationale ou pour exalter une vertu civique)? Combien d’artistes réussissent à se maintenir à bonne distance des commerçants de l’art le moins scrupuleux, mais si prompts à transformer leurs oeuvres en marchandises et en cotes? Combien d’artistes ne succombent pas à la mode du jour, aux préoccupations du moment ou à la tentation de convertir leurs oeuvres en objets de décoration, en artisanat sophistiqué ou en design huppé, les destinant de la sorte à meubler de leur insignifiance bureaux et logements? Combien d’oeuvres, à la fin, resteront mémorables pour leur signification culturelle ou sociale? À vrai dire, l’accumulation débordante actuelle trahit un destin moins splendide pour l'art contemporain que pourraient le présager les apports techniques, les trouvailles stylistiques et les innovations formelles d’aujourd’hui. Cependant, malgré cette production pléthorique, le côté « magique » de l’art réussit à convertir son inutilité en aliment essentiel de notre vie. Au-delà des techniques et des matériaux employés, ou de questions formelles, le spectateur avisé recherche de nouvelles oeuvres qui le touchent autant dans ses émotions qu’aux niveaux sensoriel et intellectuel ; des oeuvres qui lui fournissent de l'oxygène et qui rehaussent son existence. Pour espérer être essentielle, une proposition artistique doit devenir pertinente et s’auréoler d'une zone aimantée, aussi indéfinissable que vivement ressentie par le spectateur. Séduit ou simplement charmé, le spectateur restera toujours maître de ce qu'il voudrait ou désirerait en retirer.

Une telle zone aimantée, j'ai l'ai ressentie dès le premier coup d’oeil porté sur l’oeuvre de Michel. Comme l’atteste la photo qui est l’objet de ce texte, le sens artistique de mon ami, venu tardivement à la photographie, s’affermit de jour en jour. Pour son plaisir, Michel l’a prise lors d'un moment aussi imprévu que béni. Ensuite, il me l’a donnée à voir et me l'a offerte comme matière à penser. N’est-ce pas là la raison d’être de l’art?




Pour rejoindre Michel Gagnon: http://photographiemichelgagnon.com/ et
https://www.facebook.com/michel.gagnon.1367



30 novembre, 2016

L’Apprentissage de l'indifférence

Où suis-je? Où vais-je? Je l'ignore, mais me voilà dans cette voiture, l'une de celles en vogue à la fin des années quarante, avec, sans en être sûr, ce relent resté depuis mon enfance dans les narines, où l’odeur de l'huile de moteur se mélange à celui d'un vieux rembourrage. Puisque je ne sais pas conduire, un inconnu prend alors place au volant et, en pleine nuit, le véhicule fonce dans les ténèbres d'une campagne sans nom. Subitement, les phares me font voir des cadavres dépecés que notre voiture éclabousse en poursuivant sa folle marche. Peu après, je vois et, surtout, entends, en témoin agité, le combat sans merci d'hommes qui s'affrontent et s'égorgent dans d'atroces scènes pour des motifs demeurés pour moi mystérieux. 

Le bon côté des cauchemars, c’est de pouvoir s’éveiller à temps pour arracher les détails percutants des bras de l’Oubli. Voilà ce qui s’est passé le 30 mai 2016, à la petite heure du matin, quand je me suis levé pour transcrire ce rêve à peine modifié ici pour le rendre conforme au code grammatical. Au réveil ce matin-là, avec ces images lugubres encore projetées dans mon esprit devenu alerte, je n’ai cessé de m'interroger : pourquoi ai-je rêvé à ça? De quel droit ces horreurs sont-elles venues perturber mon espace intime, celui du sommeil? Depuis, je ne me questionne aucunement à savoir pourquoi de telles horreurs semblent me laisser indifférent. C’est que, déjà, à chaque instant, en sortant en ville, lors de rencontres, ou, pis encore, par l’entremise des médias, notre attention diurne se voit inlassablement solliciter par de tristes affaires humaines, habituelles ou inouïes, infimes ou immenses, relevant du commerce des passions ou celui des produits, d’espoirs floués, de vies aliénées ou, plus tragiquement, de corps sacrifiés au hasard, aux vicissitudes de la vie ou à la folie meurtrière. Du moins, cependant, sommes-nous alors pleinement conscients et libres de passer à autre chose… 

Les perturbateurs de ma vie, nocturne comme diurne, sont les médias. Rien là de bien neuf, certes, sinon par l’ampleur prise aujourd’hui par les voies médiatiques. Déjà en 1864, Charles Baudelaire écrivait ceci dans ses carnets, « Mon coeur mis à nu » : Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle. Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme. Je ne comprends pas qu'une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

Même triste constat de Marcel Proust qui écrit ce qui suit dans
  «Sentiments filiaux d’un parricide» (1907) : (…) je voulus jeter un regard sur le Figaro, procéder à cet acte abominable et voluptueux qui s’appelle lire le journal et grâce auquel tous les malheurs et les cataclysmes de l’univers pendant les dernières vingt-quatre heures, les batailles qui ont coûté la vie à cinquante mille hommes, les crimes, les grèves, les banqueroutes, les incendies, les empoisonnements, les suicides, les divorces, les cruelles émotions de l’homme d’État et de l’acteur, transmués pour notre usage personnel, à nous qui n’y sommes pas intéressés, en un régal matinal, s’associent excellemment, d’une façon particulièrement excitante et tonique, à l’ingestion recommandée de quelques gorgées de café au lait. Aussitôt rompue, d’un geste indolent, la fragile bande du Figaro qui seule nous séparait encore de toute la misère du globe, et dès les premières nouvelles sensationnelles où la douleur de tant d’êtres « entre comme élément », ces nouvelles sensationnelles que nous aurons tant de plaisir à communiquer tout à l’heure à ceux qui n’ont pas encore lu le journal, on se sent soudain allègrement rattaché à l’existence qui, au premier instant du réveil, nous paraissait bien inutile à ressaisir. 

Ce détour par la grande littérature du passé permet d’envisager ce que devrait être notre propre convulsion de dégoût en cette époque alimentée chaque seconde par la prolifération de bribes d’écritures, de photos et de vidéos en provenance de FB, de ou des SMS, repris et amplifié par les CNN, FOX, MSNBC, F1, F2, RAI, RTVE, BBC, ZDF, SRC et tutti quanti.

Afin de s'interdire alors tout emportement inopportun ou quelque plongée dans la dépression, l'indifférence m'apparaît requise. Comme nous sommes tous, peu ou prou, devenus dépendants aux flux incessants d'informations, rester tant soit peu à l'écart de telles réalités fabriquées par les médias et les autres industries culturelles repose l’esprit et permet de mesurer l'infime prise que nous possédons sur l'état du monde. À l’évidence, l’indifférence souffre de mauvaise presse. D’aucuns, mûs par le souci d’améliorer le sort de l’Homme, la déplorent comme irresponsable. Néanmoins, il s'agit d'une émotion largement partagée, sinon avouée. Une émotion, vraiment? Plutôt une contre-émotion. Car, au contraire d’une sensibilité régie par des émois vains et des indignations inutiles devant l’actualité quotidienne de la misère et de la violence, une indifférence bien tempérée aiderait notre intelligence à mieux saisir les ressorts souvent cachés de la condition humaine. 

Aucun savoir particulier, ni de titre académique ne sont requis pour l’apprentissage de l’indifférence. Car, en somme, il s’agit d’acquérir un savoir-faire s’exerçant dans la vie quotidienne. Le repli sur soi, le détachement des affaires du monde, ou l’abandon d’engagements sociaux peuvent contribuer à ce que nous vivions plus sereinement. Cependant, comme il faut être minimalement renseigné sur notre entourage et sur ce qui risque d’avoir des répercussions sur nous, ici, l’apprentissage de l’indifférence relève davantage d’une discipline favorisant le discernement intellectuel.


Mais encore, j’entends l’objection de l’ami : « Comment peux-tu rester indifférent, mon cher Marcel, devant, non pas les drames des autres, mais à ce que, tôt ou tard, tu auras à vivre? ». Voici ce qui déroge à mon indifférence : d'abord, ce corps, ses joies et peines, ses jouissances et douleurs; le souci des proches; de l’entourage vital, de l'air qui remplit les poumons, de la nourriture ingérée, de la salubrité de la demeure comme la paix dans les rues où mes amis et moi déambulons. Voilà ce qu’autorise cette posture face au monde, cette grille d'analyse pour comprendre mon passé et ce principe directeur pour mes dernières années, bref, de cette éthique qu’il me plait de nommer l’indifférence.

12 novembre, 2016

Henceforth !

Voici la traduction anglaise de mon texte Désormais !, que le lecteur trouvera immédiatement après celui-ci.) 

On the evening of November 8, 2016, a huge hunk of rotten meat became forcibly lodged in my otherwise vegetarian throat, threatening the vital functions of both body and mind. How very remote is that other November day (November 9, 1989), when the Wall of tyranny came tumbling down!

The following brief expression of sorrow and bewilderment bears witness to my efforts, not only to dislodge this foreign object, but to return to the stance of well-tempered indifference that I recently chose to adopt. I wish to set myself apart from those who are biding their time, seeking to make the best of a bad situation, clinging to the hope that we shall soon resume business as usual, or – worse – almost making excuses for the maniacal vulgarity of the winner of the November 8 election. Let us not be deceived: the emperor-elect will soon dictate the law of the land, establish his imperial rule, and cast his shadow over every nation on earth, civilized or uncivilized.

On the eve of the elections, Sententiae Antiquae, an online magazine devoted to Greek and Roman literature, recalled the words of Tacitus, the great Roman historian: Manebant etiam tum vestigia morientis libertatis … “There yet remained vestiges of dying freedom.” Over the next four years, we shall see whether American citizens are still sufficiently determined to derail the major setback for civil liberties, minorities, and culture that the November 8 election results embody.

The gradual establishment of a New Order, inimical to freedom, gives us cause for concern: Putin’s Russia; Erdogan’s Turkey; a vengeful and fanatical Islam in the Arab and Persian world; a tribal and inward-turned Israel; a China subject to its corrupt oligarchy; and countries in the periphery where people are suffering from all the attendant conditions of hunger, ignorance, cruelty, and despotism, where many will perish burned alive by a changed  climate. Though I dare not believe it, the same may happen next in France …

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On January 31, 2099, at National Donald Trump University, built on land not yet flooded by the rising sea level, historians will gather for a conference to discuss exactly when the outlandish, utopian notion of democracy was finally abandoned. While sipping cocktails, an unabashedly nostalgic few will shed a tear, remembering the sublime twilight of dying freedom.

(translated from the French by Paul G. Leroux)

11 novembre, 2016

Désormais!

Le soir du 8 novembre, un énorme quartier de viande avariée s’est logé de force dans la gorge du végétarien que je suis, menaçant mes fonctions vitales, autant celles du corps que de l’esprit. Que sommes nous donc bien loin d’un autre jour de novembre, le 9, où s’abattirent les murailles de la tyrannie!

Ci-dessous, quelques phrases tristes et désemparées témoigneront d’efforts consentis non seulement pour le déloger, mais pour retrouver la posture d’une indifférence bien tempérée que j’ai récemment choisie d’adopter. Je souhaite me démarquer de ceux qui temporisent, qui cherchent à faire contre mauvaise fortune bon coeur, qui s’accrochent à l’espoir d’un prochain business as usual, ou, pis encore, qui excusent presque les manies vulgaires du vainqueur du 8 novembre. Ne soyons pas dupes : sous peu, dans son pays, le futur empereur dictera sa loi, son imperium ; et son ombre se fera sentir dans toutes les contrées civilisées ou barbares de la planète.

À la veille des élections, Sententiae Antiquae, une revue électronique consacrée aux lettres gréco-romaines, rappelait les mots du grand historien romain Tacite : manebant etiam tum vestigia morientis libertatis , que l’on traduirait par « il restait encore des traces de la liberté mourante ». Au cours des quatre prochaines années, nous verrons s’il reste parmi les citoyens des États-Unis suffisamment de volonté pour faire dérailler la grande régression pour les libertés civiques, pour les minorités, pour la culture, que représentent les résultats du 8 novembre. 

La mise en place progressive d’un Ordre nouveau liberticide a de quoi nous angoisser. De la Russie de Poutine à la Turquie d’Erdogan ; d’un Islam vengeur comme fanatique dans les terres arabes et perses à un Israël d’un repli tribal ; d’une Chine soumise à son oligarchie corrompue comme à tous les états périphériques de la faim, de l’ignorance, de la cruauté et du despotisme, et qu’un climat altéré viendra bientôt brûler vifs ; peut-être, je n’ose le croire, à la France demain…

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Le 31 janvier 2099, à la National Donald Trump University, sise sur des terres non encore envahies par la montée du niveau de l’océan, aura lieu un colloque d’historiens qui débattront sur le moment précis où l’idée saugrenue et utopique nommée « démocratie » fut définitivement abandonnée. D’aucuns, à l’heure du cocktail, parmi les quelques nostalgiques impénitents, se rappelleront larmoyant le sublime de ce crépuscule de la liberté mourante!