25 avril, 2018

Le prix de la démesure


« NAPOLÉON ART ET VIE DE 
COUR AU PALAIS IMPÉRIAL »
 Musée des beaux-arts de Montréal
présentée du 3 février au 10 mai 201





François-Pascal-Simon Gérard (1770–1837), Portrait de Napoléon en grand habillement, 1805, huile sur toile. Château de Fontainebleau, musée Napoléon Ier. Photo © RMN-Grand Palais / Art Resource, NY / Gérard Blot.



Dès son arrivée dans l’élégant pavillon du Musée des beaux-arts de Montréal, inauguré en 1912, le spectateur est prié de gravir, sur un long tapis rouge, les marches d’un escalier majestueux le conduisant à l’exposition. Le hasard m’a favorisé le jour de ma visite : pendant mon ascension, sans aucun autre visiteur, ni devant ni derrière pour me distraire de l’émotion, l’œil fixé sur l’imposant insigne  « N » sur un panneau en haut des marches, que je montais cérémonieusement comme pour accéder à un panthéon dédié à la gloire d’un « grand homme ». 

L’étage atteint, l’émotion « esthétique » ressentie fut troublée par un malaise « moral » : tout ce que j’ai pu connaître sur Bonaparte et son régime au cours de ma vie, ce que j’ai lu, entendu ou vu, comme les sombres gravures « Los Desastres de la guerra » de Goya, tout remontait à la surface de la conscience. Et le bilan s’avère franchement négatif. L’énergie me manque pour décrire plus en détail le régime despotique constitué par Bonaparte, qualifié par certains commentateurs de « protototalitaire » : une concentration du pouvoir poussée à l’extrême, l’élimination effective d’une vie politique comme contre-pouvoir bénéfique, l’emprise de la censure sur la presse et l’édition, le rétablissement de l’esclavage dans les colonies, la militarisation de la France, les guerres et conquêtes, les exactions multiples au cours des campagnes militaires, son alliance opportuniste avec l’Église, la trahison du legs progressiste de la Révolution, etc.

N’était-il pas néanmoins un « grand homme » ? Je me refuse d’employer cette expression fort désuète à nos oreilles, et qui exhale un parfum passablement éventé du dix-neuvième siècle. Notre époque ne conçoit plus que le regard porté sur autrui puisse atteindre l’individu dans l’intimité de son être, mais seulement l’effort de s’en faire une idée par l’examen rigoureux de ses faits et gestes. Par contre, qui oserait prétendre que Napoléon Bonaparte ne fût point un important personnage de l’Histoire, pas seulement française ou européenne, mais mondiale?

Aucune envie, par ailleurs, chez moi d’inventorier en détail les portraits et dessins, artefacts et objets religieux, vaisselles et ustensiles, mobilier et tentures, costumes et tissus, de tous ces objets qui donnent aux salles du musée les airs d’un palais, là où les happy few du régime jouissaient d’une belle et agréable vie.

Ma première impression de l’exposition restait donc assez décevante. Je n’y voyais qu’un tribut de plus payé à la légende de cet « Usurpateur », comme les tenants de l’Ancien Régime apostrophaient Bonaparte. Au-delà d’une superbe scénographie, marque de commerce du Musée des beaux-arts de Montréal, je croyais que rien de ce qui s’y trouve ne m’apporte des éléments d’une connaissance accrue de cette époque troublée.

Au moment où je m’apprêtais à quitter le musée, je m’obligeais par acquit de conscience à effectuer un autre tour de l’exposition.



Hyacinthe Rigaud (1659 – 1743) Modello pour le Portrait de Louis XIV en grand costume royal, 1701, huile sur toile 55,7 x 46 cm Achat, dons de W. Bruce C. Bailey en l’honneur de Hilliard T. Goldfarb, et de Dan et André Mayer, fonds de l'Association des bénévoles du Musée des beaux-arts de Montréal, fonds de la Campagne du Musée 1988-1993, et les legs Serge Desroches, Hermina Thau, David R. Morrice, Mary Eccles, Jean Agnes Reid Fleming, Geraldine C. Chisholm, Margaret A. Reid, F. Eleanore Morrice, Harold Lawson, Marjorie Caverhill, Harry W. Thorpe et Mona Prentice, inv. 2017.51




Et là, je vis ce qui m’avait auparavant échappé, un véritable coup de génie des commissaires : dans la première salle y dominait un grand portrait en pied de l’empereur. Immédiatement à sa droite, le modello (terme désignant une esquisse finale en format réduit d’un tableau commandé) du fort célèbre Portrait de Louis XIV en habit royal, peint par Hyacinthe Rigaud, en 1701, et qui se trouve au Musée du Louvre. Récemment acquis par le musée montréalais, ce modello est accroché sur le panneau différent, en retrait vers l’arrière du portrait de Napoléon. Ces quelques centimètres de profondeur, en soi tout un abîme, ont une portée symbolique immense qui dépasse de loin la distance d’un siècle qui sépare leur création respective. D’un tableau à l’autre, mes yeux scrutaient la moindre trace d’une différence. Dans le portrait de Louis XIV, peint moins de quinze ans avant son trépas à l’âge de 72 ans, le visage vieilli et sûrement peu en santé du roi me semble n’exprimer qu’un air souffreteux mêlé à un souverain mépris. Au-delà des traits de sa personne, ce qui ressort le plus de ce tableau est la fonction presque millénaire de roi de France.

Par contre, dans le portrait nettement plus grand de Napoléon, peint peu de temps après s’être couronné « empereur » le 2 décembre 1804, le visage me semble impénétrable. Tout au plus se manifeste une preuve de jeunesse et de force. Son visage semble étranger au reste du tableau, au costume de sacre et au mobilier. Rien d’étonnant en cela, puisque Napoléon, ayant mieux à faire, ne posait jamais et laissait à ses artistes le soin de peindre son visage de mémoire. Cette imprécision sur le faciès, si on le compare avec celui du roi, accentue mon impression d’un être dépourvu d’une ascendance marquante, d’un homme qui, seul, s’est hissé au pouvoir.

Mais la véritable révélation, je la trouvai dans les portraits mêmes : dans celui du roi, l’incommode costume d’apparat, le tissu intérieur est blanc, celui du dehors bleu, sur lequel sont cousu des fleurs de lys. Dans le portrait de l’empereur, le dehors est en rouge avec des abeilles. Toute une part de la propagande du régime impérial m’était ainsi révélée. Chaque élément de ces portraits de l’empereur comportait une dimension symbolique et répondait à des impératifs politiques, celui d’asseoir son pouvoir despotique en manque de légitimité. À commencer par la couleur rouge pour se démarquer du bleu royal; et de l’abeille en opposition au lys, de l’abeille productive, symbole de l’ascension de la bourgeoisie, contre le lys ancestral, symbole depuis toujours de la royauté. Maintenant, je m’explique la surabondance du tapis rouge dans le simulacre de salle du trône surtout, presque au point de nous aveugler…

Tout — portrait, meuble, vaisselle, vêtement — devient hymne à la gloire de Napoléon. J’ignore si le narcissisme de l’empereur explique son insistance à célébrer en tout lieu sa personne. Mais ce qui m’apparaît évident, c’est qu’il se servait de toute chose, comme de toute personne, pour élargir son pouvoir. À preuve, le mécréant Bonaparte signant avec le pape un concordat qui restitue les privilèges de l’Église de France en échange de l’appui de celle-ci à son régime. Ou encore, désireux de se donner un héritier, Bonaparte répudia Joséphine, son épouse restée infertile, pour marier une princesse autrichienne et future mère de son fils, l’infortuné « Aiglon ». Une alliance tant politique que personnelle.

Asseoir son pouvoir despotique à tout prix! L’exposition au Musée des beaux-arts de Montréal souligne la contribution des artistes et artisans à la propagande du régime. Sont partout reproduits, dans les objets exposés, les effigies de l'empereur, ses symboles, ses armoiries, ses insignes. Ces derniers ont si bien servi leur monarque, que je crois entendre le discours silencieux des objets de la tablée impériale :  « Écoutez, vous qui venez chez moi, buvez de mon gobelet, mangez de ma fourchette, car Je suis le Maître de la France, le Conquérant de l’Europe. »

En contrepoint avec les autres salles, consacrées à l’art et à la vie de cour au palais impérial au sommet de la gloire de Napoléon, la fin du parcours de l’exposition abouti à une salle aux airs de chambre mortuaire, dédiée à sa chute et à son exil définitif vers une île perdue de l’Atlantique.

Denzil O. Ibbetson (1785-1857), Napoléon sur son lit de mort, 1821, huile sur toile. Genève, Collection Comte et Comtesse Charles-André Colonna Walewski, en prêt à long terme au Musée des beaux-arts de Montréal. Photo Thierry Genand.

Cet étonnant portrait de l’empereur sur son lit mort est placé seul au mur donnant sur la sortie. La lumière tamisée de la salle, où le visiteur entend en boucle le triste Adagio de la Sonate pour piano # 31, de Beethoven, que Bonaparte a grandement déçu, permet la projection tout autour de ce tableau des vagues de l’océan, à la fois renvoi à son lieu d’exil et métaphore de l’infini. 

Je suis donc sorti par là où je suis entré, en descendant, non sans vertige, l’escalier majestueux au tapis rouge. Ce tapis rouge qui maintenant prend la valeur d’un fleuve de sang dont Napoléon fut coupable. Et je me suis demandé ce qu’il faut retenir de ce personnage qui entre dans l’histoire, le 9 novembre 1799, au lendemain d’un coup d’État au sein du pouvoir révolutionnaire, au poste de « Premier consul ». Un titre qui s’inspire de la Rome antique, comme celui plus tard d’ « Empereur des Français ». Hélas, Napoléon n’a pas cru bon de devenir un Auguste, ce premier empereur romain pour qui les objectifs primordiaux demeuraient la consolidation de l’Empire et sa pérennité. Non, Bonaparte, avec ses campagnes militaires et ses conquêtes, rêvait plutôt de rivaliser avec Jules César. Pour le malheur des Français et de l’Europe tout entière!




27 mars, 2018

Retour et détour des mots


Le 21 février dernier, j’assistais à une discussion informelle autour du thème « L’art et la politique », au centre de documentation en art contemporain, Artexte, situé en plein Quartier des spectacles de Montréal. J'avoue avoir hésité à m’y rendre, car je craignais que l’aîné que je suis ne se trouve peu à sa place au sein d’une assistance majoritairement composée de milléniaux. La discussion s’est déroulée de façon spontanée, c’est-à-dire sans que l’on approfondisse la question des rapports entre l’art et la politique. Il faut bien l’avouer, ce genre de rencontre où chacun y va de son opinion s’avère rarement propice à un vrai débat, où, dans le but de faire avancer la réflexion d’un auditoire, les tenants de positions opposées, fruits d’étude et de raisonnement, s’affrontent dans le choc des arguments. Hélas!, sauf ci et là dans quelques îlots de pensée, notre culture paresseuse et encline au consensus impose partout, ces « conversations », selon le sens que ce mot prend maintenant dans la langue anglaise.

Mon intervention au cours de la soirée ne visait qu’à conseiller la prudence sur cette question, car pour se maintenir comme véhicule d’expression de notre subjectivité, l’Art doit se garder d’embrasser de trop près la politique. Ces remarques m’ont valu d’être gentiment traité de « privilégié » de la part d’une jeune femme. Cette épithète est moins vexante, j’en conviens, que celle de « bourgeois », une insulte facile qui tenait lieu de repoussoir pour les avant-gardes dites historiques. Je n’ai pas eu le temps de lui répliquer qu’à l’aune de la misère qui sévit sur la planète, nous étions tous des « privilégiés » dans cette salle, qu’une autre femme me rappelait que les « victimes d’oppression » n’ont guère le loisir de jouir de l’Art… Cependant, l’objection, qui m’a mis sur la défensive, a été proférée de manière lapidaire par un jeune homme avec cette phrase terrible : « Tout est politique! ».

Étrange destin de ces mots d’ordre d’une autre époque qui reviennent nous hanter malgré un contexte politique ou culturel différent. J’ignore quel peut être le sens précis du mot « politique » pour mon contradicteur, mais je doute qu’il la conçoive comme moi il y a 35 ou 40 ans. Probablement dans un sens plus identitaire comme c’est aujourd’hui la mode.

Moi, dans ce passé déjà lointain, je n’aurais pas hésité à lancer un tonitruant : « Tout est politique! » au cours d’une réunion. Sous l’emprise du marxisme à l’époque, ma posture intellectuelle semblait se justifier par mes engagements, simultanément la cause nationale et la lutte des classes, et ensuite, ce qui siphonnera longtemps mes énergies, la libération gaie. À tout moment, l’idéologie marxiste venait me rappeler mon devoir politique de subordonner ma personne insignifiante à l’une ou l’autre de ces glorieuses entreprises collectives… Plusieurs décennies m’ont été nécessaires pour m’affranchir de cette morale marxiste. D’abord, avec l’aide d’un puissant purgatif nommé Nietzsche ; après quoi, le « souci de soi » venait à ma rescousse.

En passant, il convient d’être méfiant de ces mots d’apparence si simples, tels ART, POLITIQUE, comme tant d’autres de notre vocabulaire usuel. Pour reprendre un terme tiré de l’informatique, ils nous servent d’agrégateurs de phénomènes, ou, plus précisément, d’agrégateurs de représentations de phénomènes.  Les phénomènes sont, comme nos représentations de ceux-ci, en constante mutation.

D’ailleurs, ce « Tout est politique! », n’est même pas une affirmation marxiste; croyez-moi, j’ai assez pataugé dans ce marécage théorique pour le savoir. Non pour le marxisme, ce sont les « rapports de production » qui déterminent le reste des activités sociales et le système politique. Le principal problème réside dans ce « TOUT » qui se voit régir par son prédicat « POLITIQUE ». Quel est son domaine? Sûrement pas la physique ou la biologie. Moins encore, nos conduites sociales, nos émotions, nos sentiments, nos désirs, nos activités sexuelles, nos amitiés. Où s’arrête le tout du politique? Quelles sont les exceptions à sa règle? Nous entrevoyons déjà les brèches de ce « TOUT ». Clairement, l’Art, qui englobe les arts plastiques, les arts de l’image, la littérature et les autres pratiques textuelles, la musique, se loge dans de telles brèches, ce qui lui permet d’échapper à une emprise trop marquée du politique, comme de tout pouvoir fût-il économique.

D’Ailleurs, s’il est un milieu qui devrait rester circonspect devant toute velléité de récupération provenant d’un État, d’une bureaucratie, d’une organisation sociale, d’une entreprise privée, d’un mouvement « identitaire » ou d’une minorité ethnique, c’est bien celui des arts, toutes disciplines confondues. Les arts dans l’histoire ont suffisamment souffert de leur subordination, de gré ou de force, à un pouvoir, à une idéologie ou à une « bonne cause » pour ne pas se montrer méfiants d’instinct.





09 novembre, 2017

L'Espagne : ¿arriba o abajo?


Depuis deux mois, je porte un grand intérêt au déroulement de la crise catalane, qui, plus largement, représente une crise majeure de l’État espagnol. Comme je connais la langue, la lecture des grands quotidiens, notamment Público de Madrid et La Vanguardia de Barcelone, m’a grandement aidé à analyser le contexte politique du pays ibérique. D’autant plus, que je ne suis jamais allé en Espagne. Je reproduis dans ce blogue, à titre d’archive, le courriel que j’ai envoyé au professeur d’histoire Javier Segura, qui a publié, le 6 novembre dernier, dans Público, une tribune libre intitulée Nacionalismo español : esa es la cuestión

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Permítame, señor, que a pesar de ser yo un extranjero que nunca ha visitado su país, opine sobre la crisis actual. Su artículo de hoy en el Público, así como el de otros, especialmente del sociólogo Manuel Castells, me dan a conocer las causas profundas de los acontecimientos del momento. Como quebequense francohablante, que votó «sí» en los referendos de 1980 y 1995, conozco muy bien el conjunto de problemas que presenta la cuestión nacional para cualquier territorio de un estado democrático, sea una federación como es el caso de Canadá o de un estado unitario como es el caso de España.

Pero cada entidad estatal tiene sus particularidades. Una crisis, a pesar de las tensiones o, desgraciadamente, de la violencia, nos muestra la sociedad al desnudo, por así decirlo. En el caso de España, a mí me parece que han vivido las asuntos pendientes del posfranquismo. Ahora, la tarjeta de crédito está rebasada. Eso no es una simple figura retórica. Hace décadas que el resto del mundo mira a España con agrado para ver cómo una dictadura puede convertirse en una democracia. Hoy en día, tristemente, vemos algo antes escondido: que la transición de 1975 a 1978 no fue una reconciliación sino un olvido oportunista, a mano de los tecnócratas del régimen y del sector económico, para prosperar en un mundo ya cambiado. También un «compromiso histórico» con los socialistas, que le pagan con su apoyo a una monarquía ya ampliamente rechazada en el 1931. Bueno, a mí me parece, que con lo ocurrido en Cataluña y en el resto de España, la constitución del 78 carece no solo de legitimidad sino también de legalidad. Ello explica que lo que Rajoy y el PP, con sus cómplices, están tratando de hacer es algo así como una «dictablanda democrática». Un descontrol neofranquista. Para mí, lo más sorprendente en todo esto, ha sido la traición del PSOE.

Le agradecería que me corrija, si no acierto en mi análisis. Seguiré pendiente de lo que suceda, esperando que la violencia no sea participante del futuro.

Queda de usted, 
Atentamente,
Marcel Pleau
Montreal 

29 août, 2017

L’impasse

Au sortir du musée, où j’étais allé voir l’exposition d’un « artiste de renommée internationale », je ne cessais de me répéter, tel un mantra, cette impression qui me hante depuis quelque temps déjà : l’art contemporain se trouve dans une impasse. 

Si j’avais eu ce jour-là à me commettre en rédigeant un texte aux sonorités dignes d’une autre époque, dans le genre : « Décadence et fin prochaine de l’art contemporain », j’aurais immédiatement abandonné cette folle idée, car expliciter, développer, argumenter et défendre pareille thèse dépasseraient largement mes compétences. Je ne suis pas historien, ni théoricien, ni commissaire, ni artiste, ni un peintre du dimanche, moins encore un collectionneur par manque d’argent et d’intérêt. Pas même un « amateur » qui manifeste sa passion pour l’art. Et si la trentaine d’articles que j’ai publiés sur l’art depuis 1992, principalement des comptes-rendus d’expositions, m’ont permis d’acquérir une connaissance de nombreuses œuvres, cela ne permet aucunement de m’affubler du titre de critique d’art. Cette énumération de métiers ou activités que je n’exerce pas n’a d’autre objectif que situer clairement mes propos au dehors de toute discipline scientifique ou de pratique artistique.

L’art contemporain se trouve dans une impasse : voilà une impression tenace chez moi, comme à la sortie de ce musée, qui arbore fièrement à son fronton les mots art contemporain, comme devant cette exposition d’un « artiste de renommée internationale ». Identifier le musée, nommer l’artiste, décrire ses œuvres, cela ne contribuerait rien à ma réflexion. Il ne s’agit pas de regarder du bas vers le haut cette vaste scène où, en permanence, artistes et musées, productions et lieux d’expositions, à tout moment et partout, nous en mettent plein la vue. Non, je veux planer en quelque sorte au-dessus de ce spectacle en continu pour en saisir la portée et les impacts sur ce « spectateur avisé », que je crois être.

Hélas! À quel saint se vouer quand on aborde l’art contemporain, voire l’art tout court? Même un lecteur efficace et passionné se noierait rapidement dans l’océan de textes : livres, articles de revue et de journaux, écrits divers dans les blogues et autres sites, dossiers de presse promotionnels des commissaires ou des galeristes, qui, dans une langue abstraite, les saupoudrent de citations d’autorité ou plus simplement par du name dropping. À cette production textuelle s’ajoutent les innombrables vidéos sur le sujet. Devant ce raz de marée, on regrette la disparition de nos jours de la critique d’art comme genre littéraire, par lequel, au milieu des mots écrits, respire et soupire une personne, ce « spectateur avisé », qui, pour se saisir d’une œuvre, n’hésite pas à se servir dans son collimateur de sa formation, de ses connaissances et préjugés, de ses goûts et dégoûts, d'un talent d’écriture. Un genre littéraire qui offre à l’auteur une certaine marge de liberté pour l’expression subjective. Maintenant prédomine la chronique journalistique, souvent insipide, toute vouée à nous informer, quitte à servir d’annonce publicitaire gratuite. Ou, à l’opposé, le discours érudit sur l’art diffusé par les historiens et les philosophes, tout empêtré de considérations relatives à leur cadre théorique et à de questions méthodologiques.


Pourquoi et surtout comment l’art contemporain se trouve-t-il dans l’impasse? Et une impasse vers quelle issue? Pour répondre à ces questions, je pourrais facilement me satisfaire du point de vue de celui, traditionaliste, conservateur ou réactionnaire, qui manifeste son incompréhension devant les œuvres, les productions ou les projets (les trois mots ne sont pas synonymes) présentés comme de l’art contemporain, voire son hostilité devant toute innovation artistique. Mais cette posture ne me convient guère. Pourquoi se priver de contempler quelques magnifiques spécimens d’art que recèle la prolifération actuelle en renonçant à porter un regard plus perspicace par delà la masse d’objets médiocres? Pourquoi, selon le fameux dicton, jeter le bébé avec l’eau sale? Si j’entends « planer en quelque sorte au-dessus de ce spectacle en continu », ce doit être pour m’attaquer à ce qui pose problème dans l’expression « art contemporain », nommément le vocable contemporain

À l'avenir, je compte agir en spectateur avisé, l’effort critique s’accordant alors une place pour l’expression subjective. Comme devant ce collègue et ami qui me prodiguait, avec justesse, des explications au sujet des œuvres de cet « artiste de renommée internationale », mon embarras n’a su lui répondre que par un seul mot : cet artiste ne me rejoint pas! L’impasse de l’art contemporain ne serait-elle donc pas celle de ne pas mériter de «passer» dans notre expérience esthétique? Du moins dans la mienne. 




27 juin, 2017

Critique : À la recherche d’Expo 67



Avec la fraîcheur de cette soirée de la mi-octobre, dans un autocar affrété pour un groupe scolaire, un garçon de 18 ans quitte, avec ses compagnons de classe, sa lointaine ville minière en route vers le monde. Le lendemain, il foule pour la première fois l'asphalte de la Métropole, qui, un an plus tard, deviendra son lieu de résidence définitif. Mais pour l’heure, pendant quatre jours, il sillonne sans arrêt le site d’Expo 67. Parmi les pavillons thématiques que le jeune homme visite figure celui de la Cité du Havre baptisé Le génie créateur de l’Homme, qui abrite une extraordinaire exposition de tableaux et sculptures prêtés par plusieurs pays représentés. Parmi ces chefs d’oeuvre de l’histoire de l’art, un en particulier émerveille ce visiteur peu rompu aux arts plastiques et qui lui a laissé un vif souvenir : un autoportrait tardif de Rembrandt. Au pavillon de France, un objet occupant son vaste atrium l’intrigue; semblable, croit-il, à une vaste toile d’araignée de câbles et de lumières, mais à lire le cartel il apprend qu’il s’agit d’un oeuvre de son et de lumière d’un artiste au nom grec inconnu de lui : Iannis Xenakis. Hélas!, ce jour-là l’oeuvre était en panne. Enfin, il s’arrête au pavillon du Canada. En entrant, l’impressionne vivement une œuvre en mouvement, elle aussi avec des effets de lumière et de sons. Cependant, il ne retient pas le nom de l’artiste. Ce bref séjour dans les Îles de l’Expo s’achevant, il s’efforce d’explorer le « monde » en parcourant de nombreux pavillons : États-Unis, Union soviétique, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Iran, Tchécoslovaquie. À regret, le moment est venu pour le jeune homme de quitter l’Expo 67 et Montréal. Au retour chez lui, il retrouve l’ennui, la solitude et la grisaille habituels. Il reprend alors ses voyages imaginaires dans les livres et à la télévision. Pour cet adolescent qui deviendra non sans difficultés et tourments l’adulte que je suis, il s’agissait, sans qu’il en soit conscient, d’un voyage initiatique. 

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L’année en cours est bien pourvue de commémorations : 375 ans de la fondation de Montréal et 150 ans de la Confédération canadienne. Mais voici une autre, moins connue : les 50 ans d’Expo 67, qui demeure, sans conteste, la plus grande fête de l’histoire de Montréal, qui, d’ailleurs, ne risque pas de se reproduire. Mais avec le temps, le souvenir de cette année extatique chez les personnes de mon âge s’efface peu à peu. Sans qu’elle soit vraiment oubliée, elle meuble l’arrière-boutique de nos préoccupations.

L’initiative de la commémoration des 50 ans d’Expo 67 revient à quelques musées et à des institutions, parmi lesquels le Museé McCord, le Centre d’histoire de Montréal, le Centre de Design de l’UQAM, le Musée Stewart et le Musée d’art contemporain de Montréal (MACM), dont l’exposition, présentée jusqu’au 9 octobre, me retiendra pour la suite de ce texte. Coiffée d’un titre aux résonances proustiennes, À la recherche d’Expo 67 nous offre une exposition collective composée pour la plupart d’œuvres inédites, produites dans divers médias par une vingtaine artistes actifs à Montréal ou ailleurs au Canada. Tous nés après 1967. Les commissaires leur ont demandé de « s’inspirer » des archives imprimées et visuelles d’Expo 67 non pas pour s’adonner à la nostalgie, mais dans une « approche critique ». Le sens galvaudé de ce dernier mot en art contemporain m’a immédiatement mis sur mes gardes. En effet, dès mon premier contact avec ces œuvres, je savais que cette exposition allait me décevoir. Comme le signal d’une sonde lancée dans l’espace lointain qui nous transmet une image floue, cette exposition du MACM, par delà l’intérêt d’une œuvre particulière, donne une idée très peu précise de ce que représentait l’Expo 67. Je veux bien convenir que, devant son gigantisme, le choix des commissaires ne pouvait qu’être une mosaïque faite de fragments. Ce qui me désole le plus, c’est, qu’en aucun moment de mon parcours, n’ai-je reconnu cette poésie sensible des couleurs et des parfums qui se dégageaient de cette grande fête, à laquelle j’ai eu le privilège,pendant quelques jours, d’assister. Plutôt un froid interstellaire! 

Cela dit, quelques productions méritent la mention : de Marie-Claire Blais, une vidéo sombre, presque moyenâgeuse dans l’allure des personnages; de Chris Salter, une reconstitution à échelle réduite de l’installation Polytopes de Xenakis, au pavillon de France. De quoi nous donner une idée du spectacle original; de Stéphane Gilet, oeuvre que j’ai loupée, mais dont un ami m’a dit le plus grand bien : un plan détaillé des pavillons en multimédia. 

Mon propos ne cherche aucunement d’accabler les artistes pour, en vérité, une exposition ratée. Chacun a répondu à l’appel à l’intérieur des limites de son talent et de sa posture esthétique. Par contre, je regrette que le Musée d’art contemporain de Montréal ait oublié le mot « musée » dans leur désignation officielle, depuis sa création en 1964. Or, la mission d’un musée en plus d’acquérir des œuvres et d’en assurer la conservation et la diffusion auprès du public, se doit de favoriser l’étude d’oeuvres d’art du passé, souvent injustement négligées. Mais voilà que le MACM, propriétaire d’une riche collection, n’a pas cru bon de nous montrer des œuvres présentées à Expo 67, crées par d’artistes d’ici ou d’ailleurs. 

Un exemple : cette œuvre qui m’avait tant impressionné, au pavillon du Canada. En écrivant ce texte, j’ai enfin eu la curiosité de rechercher l’identité de son auteur, un certain Richard Lacroix, né en 1939. Un ami, qui l’apprécie, dit posséder l’une de ses gravures. Voilà ce que le MACM aurait pu ou dû programmer : un retour sur un artiste comme celui-ci. Tirer de l’oubli, qui guette tant d’artistes et de créateurs me semble un devoir pour un musée, celui de montrer à un public plus jeune des œuvres du passé, et les soumettre à une évaluation à la lumière des critères actuels.

Quant à l’oeuvre de Richard Lacroix, intitulée Fusion des arts, voici ce qu’en écrivait dans la revue Vie des arts, à l’automne de 1967, le futur professeur de l’histoire de l’art à l’UQAM, Yves Robillard : Il s'agit là de trois disques en plexiglass coloré et transparent, trois disques qui ont chacun leur mouvement rotatif et sont éclairés par divers jeux lumineux créant à travers et autour d'eux une ambiance spéciale. Ces disques sont montés sur une armature de tiges d'acier qui semble très compliquée. Ils donnent l'impression qu'ils vont toujours se heurter, mais réussissent néanmoins à s'éviter de justesse. Ils ressemblent à ce qu'on imagine être des soucoupes volantes et tout le spectacle suggère d'ailleurs au visiteur une sorte de réseau de communications interplanétaires. Le spectateur est d'abord intrigué, s'approche, entend alors des sons qui sont à l'antithèse de cet appareil, vraisemblablement de haute technologie, des bruits de casseroles et de sifflets essoufflés. Il découvre que c'est l'armature d'acier qui, en tournant, frappe gauchement sur des petites plaques posées ici et là à dessein et pèse sur des sifflets égarés : l'effet de sérieux est anéanti. L'artiste a voulu signifier que malgré la technologie, malgré l'anonymat, ces fabrications devaient toujours être humaines et laisser place à l'éclat de rire.

Dommage que le MACM n’ait pas eu la présence d’esprit de saisir l’opportunité offerte par la commémoration du cinquantième d’Expo 67 pour nous offrir une exposition marquante. 

08 avril, 2017

Donné à voir, offert à penser





La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
Charles Baudelaire
 ( in Correspondances, Les Fleurs du Mal )


Du haut de son inutilité souveraine, l'Art se montre peu apte à devenir un outil de connaissance. À preuve, les ambiguïtés que comporte le mot Art, telles ses supposées propriétés « métaphysiques ». Rien de tel dans mon propos. Le sens de ce vocable monosyllabique se limitera ici à sa fonction courante : celle d'englober sous un seul chapiteau commode les productions hétéroclites et constamment renouvelées de ceux désignés comme artistes, dont les œuvres se rattachent, parfois de manière ténue, à des disciplines constituées il y a de cela des siècles, telles la peinture et la sculpture, ou plus récemment la photographie et la vidéographie, ou encore, tout dernièrement, les arts médiatiques.

À quelques exceptions près, l’art contribue peu à l’établissement d’un savoir nouveau. Certes, les oeuvres d’art du passé, par leur condition de document sur leur époque et sur les us et coutumes des hommes d’alors, restent, au même titre que des fonds d’archives, une source de renseignements précieux pour les sciences humaines et, évidemment, pour l’histoire.  Comme l’on été au cours des siècles les recherches des artistes sur les matériaux à employer et sur les divers modes de représenter le monde et les hommes. Les connaissances ainsi acquises se sont intégrées au savoir du moment, et donc du nôtre. Cette tradition se poursuit en art actuel autour de recherches sur les technologies de pointe (les techniques immersives, la réalité virtuelle, l’intelligence artificielle, par le visible, mais aussi l'audible) dont se servent les artistes, seuls ou en collectifs, dans leurs productions et celles-ci contribuent à plein titre à notre savoir, même si pour l’ignare que suis en ces matières, il n’est pas facile de prévoir à quoi elles aboutiraient. Quoiqu’il en soit, d’époque en époque, ce savoir devient un savoir-faire en rapport aux techniques de représentation et aux matériaux employés.

En art dit contemporain ou actuel, selon les vocabulaires, pour me limiter aux seules pratiques artistiques de notre époque, s’opère souvent un repérage dans un passé proche ou lointain, ou encore dans le moment présent, à la recherche d'êtres, de lieux, d’objets, de récits, de coutumes, de sens. Ce que les artistes, pas tous certes, manifestent dans leurs oeuvres ne se rapporte pas tant à des connaissances par eux acquises, mais à la réactualisation de ce que le spectateur est appelé à reconnaître, de ce qui est déjà connu, méconnu, oublié, refoulé.

Ainsi, dans la photographie ci-dessus, de mon ami Michel Gagnon, que puis-je reconnaître de ce qu’il a su repérer au détour d'une ruelle du Plateau Mont-Royal, en un après-midi de décembre? Cette photo ne ressemble en rien à ces images manipulées qui ont cours, mais est le fruit plutôt de ce qu'Henri Cartier-Bresson nommait un « instant décisif ». On y voit une scène banale pour tout citadin nordique, le lendemain d’une tempête, cette violence hivernale récurrente et souvent meurtrière trop bien connue. Dans la captation de cet instant de vie, une femme munie d'une toute petite pelle entreprend le déblaiement de sa voiture enfouie afin de reprendre sa condition d’être civilisé, que symbolise l’automobile. Debout, elle se tient au repos pendant un instant afin d’évaluer sans doute la tâche qui l’attend. Son manteau noir détonne singulièrement avec la blancheur ambiante, comme si un corbeau géant se serait posé sur ce tapis de neige. Notre regard se déverse au fond de la ruelle, comme dans un entonnoir, vers l’arbre solennel du parc, que l’hiver met en sommeil. L’image de mon ami revêt alors une teinte funèbre qu’accentuent les rayons tamisés d’un soleil prêt à disparaître. Cette scène retrouve dans mon imagination une valeur symbolique qui transcende sa banalité : le théâtre d'un combat à arme inégal de tout être humain soumis à l’hostilité de forces largement supérieures, comme celles déchaînées de la Nature.

Symbole? Symbolique? Voilà des mots qu’il convient, je le reconnais, d’employer  avec précaution. Je parie que cette photo d’une scène hivernale restera incomprise d'un enfant né sous les tropiques, un objet de curiosité tout au plus. Pour eux, la saison des pires menaces reste l’été avec ses pluies torrentielles, ses inondations, ses glissements de terrain, ses tornades et ses ouragans. Je repense aussi à ce que me racontait l’autre jour un ami né dans les Antilles. Aux premières heures de son premier hiver à New York, émerveillé devant la scène enneigée de Central Park, il s'arrête et s'agenouille devant une flaque pour y vérifier avec le doigt si cette eau gelée possède la même consistance que les glaçons des cocktails servis sous les palmiers de son île natale. Cette anecdote fera sourire les gens du Nord habitués aux rigueurs du climat. En la rapportant ici, j’entends souligner que « l'universel », tant claironné, n'existe guère en lui-même, mais renvoie toujours à une culture commune, forcément distincte, en partie du moins, de celles qui se trouvent sous d’autres latitudes. 

Je suis né en plein été dans le 46e parallèle nord, où j’ai vécu toute ma jeunesse avant de m’établir, en 1968, à Montréal (qui se trouve dans le 45e). La  photo de Michel me rappelle les interminables hivers de mon enfance; de cet enfermement les jours de froid intense; de l'ennui sans fin, faute de jeux et de compagnons; de ces douloureuses gelures après vingt minutes de marche rapide, par moins 20 degrés Celsius, pour me rendre à l'école. À Montréal, je garde en mémoire mes expéditions dans les rues du centre-ville au lendemain d’une tempête monstrueuse, en mars 1972. Au même moment, une grève des cols bleus venait aggraver les conditions déjà pénibles qui rendaient la plupart des rues inaccessibles, sauf par motoneige, en raquette ou sur des skis. De tels souvenirs, comme tant d’autres, témoignent d’une détestation de l’hiver bien enracinée chez moi, au point de prendre dans ma conscience la forme d'une fatalité, celle d’une détermination géographique de mon être. Avec le retour du froid, je m’efforce, sans trop d’enthousiasme, de sortir de la passivité d’une vie casanière pour pallier le manque d'énergie et la carence d'ensoleillement. Ce combat contre la neige, la glace et le froid me laisse aussi fourbu et solitaire que cette bonne femme de la photo. Parmi mes amis, certains cherchent à apprivoiser l’hiver par des activités extérieures et la pratique de sports de saison. De mon côté, je m’y résigne en songeant à ces personnes qui estiment sentir en elles une féminité prisonnière d’un corps masculin, ou l'inverse. En raison de ma naissance estivale, n’aurais-je pas une âme tropicale durement corsetée par un corps nordique?

Comme je m’égare dans des considérations personnelles, je reviens donc à mon postulat de départ :  « Inutile, l'art », disais-je. À force de souvent feuilleter des revues et de visiter régulièrement galeries et musées, il m'est aisé d'entrevoir la quantité stratosphérique d'objets physiques et de projets « immatériels», tels les photos et les vidéos, que le monde de l'art diffuse chaque année, tous genres et pays confondus. Mais parmi ces productions hétéroclites et constamment renouvelées, combien d'œuvres échappent à toute récupération politique (pour un parti, un chef, une cause, une identité, une idéologie, une gloire nationale ou pour exalter une vertu civique)? Combien d’artistes réussissent à se maintenir à bonne distance des commerçants de l’art le moins scrupuleux, mais si prompts à transformer leurs oeuvres en marchandises et en cotes? Combien d’artistes ne succombent pas à la mode du jour, aux préoccupations du moment ou à la tentation de convertir leurs oeuvres en objets de décoration, en artisanat sophistiqué ou en design huppé, les destinant de la sorte à meubler de leur insignifiance bureaux et logements? Combien d’oeuvres, à la fin, resteront mémorables pour leur signification culturelle ou sociale? À vrai dire, l’accumulation débordante actuelle trahit un destin moins splendide pour l'art contemporain que pourraient le présager les apports techniques, les trouvailles stylistiques et les innovations formelles d’aujourd’hui. Cependant, malgré cette production pléthorique, le côté « magique » de l’art réussit à convertir son inutilité en aliment essentiel de notre vie. Au-delà des techniques et des matériaux employés, ou de questions formelles, le spectateur avisé recherche de nouvelles oeuvres qui le touchent autant dans ses émotions qu’aux niveaux sensoriel et intellectuel ; des oeuvres qui lui fournissent de l'oxygène et qui rehaussent son existence. Pour espérer être essentielle, une proposition artistique doit devenir pertinente et s’auréoler d'une zone aimantée, aussi indéfinissable que vivement ressentie par le spectateur. Séduit ou simplement charmé, le spectateur restera toujours maître de ce qu'il voudrait ou désirerait en retirer.

Une telle zone aimantée, j'ai l'ai ressentie dès le premier coup d’oeil porté sur l’oeuvre de Michel. Comme l’atteste la photo qui est l’objet de ce texte, le sens artistique de mon ami, venu tardivement à la photographie, s’affermit de jour en jour. Pour son plaisir, Michel l’a prise lors d'un moment aussi imprévu que béni. Ensuite, il me l’a donnée à voir et me l'a offerte comme matière à penser. N’est-ce pas là la raison d’être de l’art?




Pour rejoindre Michel Gagnon: http://photographiemichelgagnon.com/ et
https://www.facebook.com/michel.gagnon.1367



30 novembre, 2016

L’Apprentissage de l'indifférence

Où suis-je? Où vais-je? Je l'ignore, mais me voilà dans cette voiture, l'une de celles en vogue à la fin des années quarante, avec, sans en être sûr, ce relent resté depuis mon enfance dans les narines, où l’odeur de l'huile de moteur se mélange à celui d'un vieux rembourrage. Puisque je ne sais pas conduire, un inconnu prend alors place au volant et, en pleine nuit, le véhicule fonce dans les ténèbres d'une campagne sans nom. Subitement, les phares me font voir des cadavres dépecés que notre voiture éclabousse en poursuivant sa folle marche. Peu après, je vois et, surtout, entends, en témoin agité, le combat sans merci d'hommes qui s'affrontent et s'égorgent dans d'atroces scènes pour des motifs demeurés pour moi mystérieux. 

Le bon côté des cauchemars, c’est de pouvoir s’éveiller à temps pour arracher les détails percutants des bras de l’Oubli. Voilà ce qui s’est passé le 30 mai 2016, à la petite heure du matin, quand je me suis levé pour transcrire ce rêve à peine modifié ici pour le rendre conforme au code grammatical. Au réveil ce matin-là, avec ces images lugubres encore projetées dans mon esprit devenu alerte, je n’ai cessé de m'interroger : pourquoi ai-je rêvé à ça? De quel droit ces horreurs sont-elles venues perturber mon espace intime, celui du sommeil? Depuis, je ne me questionne aucunement à savoir pourquoi de telles horreurs semblent me laisser indifférent. C’est que, déjà, à chaque instant, en sortant en ville, lors de rencontres, ou, pis encore, par l’entremise des médias, notre attention diurne se voit inlassablement solliciter par de tristes affaires humaines, habituelles ou inouïes, infimes ou immenses, relevant du commerce des passions ou celui des produits, d’espoirs floués, de vies aliénées ou, plus tragiquement, de corps sacrifiés au hasard, aux vicissitudes de la vie ou à la folie meurtrière. Du moins, cependant, sommes-nous alors pleinement conscients et libres de passer à autre chose… 

Les perturbateurs de ma vie, nocturne comme diurne, sont les médias. Rien là de bien neuf, certes, sinon par l’ampleur prise aujourd’hui par les voies médiatiques. Déjà en 1864, Charles Baudelaire écrivait ceci dans ses carnets, « Mon coeur mis à nu » : Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle. Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme. Je ne comprends pas qu'une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

Même triste constat de Marcel Proust qui écrit ce qui suit dans
  «Sentiments filiaux d’un parricide» (1907) : (…) je voulus jeter un regard sur le Figaro, procéder à cet acte abominable et voluptueux qui s’appelle lire le journal et grâce auquel tous les malheurs et les cataclysmes de l’univers pendant les dernières vingt-quatre heures, les batailles qui ont coûté la vie à cinquante mille hommes, les crimes, les grèves, les banqueroutes, les incendies, les empoisonnements, les suicides, les divorces, les cruelles émotions de l’homme d’État et de l’acteur, transmués pour notre usage personnel, à nous qui n’y sommes pas intéressés, en un régal matinal, s’associent excellemment, d’une façon particulièrement excitante et tonique, à l’ingestion recommandée de quelques gorgées de café au lait. Aussitôt rompue, d’un geste indolent, la fragile bande du Figaro qui seule nous séparait encore de toute la misère du globe, et dès les premières nouvelles sensationnelles où la douleur de tant d’êtres « entre comme élément », ces nouvelles sensationnelles que nous aurons tant de plaisir à communiquer tout à l’heure à ceux qui n’ont pas encore lu le journal, on se sent soudain allègrement rattaché à l’existence qui, au premier instant du réveil, nous paraissait bien inutile à ressaisir. 

Ce détour par la grande littérature du passé permet d’envisager ce que devrait être notre propre convulsion de dégoût en cette époque alimentée chaque seconde par la prolifération de bribes d’écritures, de photos et de vidéos en provenance de FB, de ou des SMS, repris et amplifié par les CNN, FOX, MSNBC, F1, F2, RAI, RTVE, BBC, ZDF, SRC et tutti quanti.

Afin de s'interdire alors tout emportement inopportun ou quelque plongée dans la dépression, l'indifférence m'apparaît requise. Comme nous sommes tous, peu ou prou, devenus dépendants aux flux incessants d'informations, rester tant soit peu à l'écart de telles réalités fabriquées par les médias et les autres industries culturelles repose l’esprit et permet de mesurer l'infime prise que nous possédons sur l'état du monde. À l’évidence, l’indifférence souffre de mauvaise presse. D’aucuns, mûs par le souci d’améliorer le sort de l’Homme, la déplorent comme irresponsable. Néanmoins, il s'agit d'une émotion largement partagée, sinon avouée. Une émotion, vraiment? Plutôt une contre-émotion. Car, au contraire d’une sensibilité régie par des émois vains et des indignations inutiles devant l’actualité quotidienne de la misère et de la violence, une indifférence bien tempérée aiderait notre intelligence à mieux saisir les ressorts souvent cachés de la condition humaine. 

Aucun savoir particulier, ni de titre académique ne sont requis pour l’apprentissage de l’indifférence. Car, en somme, il s’agit d’acquérir un savoir-faire s’exerçant dans la vie quotidienne. Le repli sur soi, le détachement des affaires du monde, ou l’abandon d’engagements sociaux peuvent contribuer à ce que nous vivions plus sereinement. Cependant, comme il faut être minimalement renseigné sur notre entourage et sur ce qui risque d’avoir des répercussions sur nous, ici, l’apprentissage de l’indifférence relève davantage d’une discipline favorisant le discernement intellectuel.


Mais encore, j’entends l’objection de l’ami : « Comment peux-tu rester indifférent, mon cher Marcel, devant, non pas les drames des autres, mais à ce que, tôt ou tard, tu auras à vivre? ». Voici ce qui déroge à mon indifférence : d'abord, ce corps, ses joies et peines, ses jouissances et douleurs; le souci des proches; de l’entourage vital, de l'air qui remplit les poumons, de la nourriture ingérée, de la salubrité de la demeure comme la paix dans les rues où mes amis et moi déambulons. Voilà ce qu’autorise cette posture face au monde, cette grille d'analyse pour comprendre mon passé et ce principe directeur pour mes dernières années, bref, de cette éthique qu’il me plait de nommer l’indifférence.