26 décembre 2023

Au magazine RG, avec Alain Bouchard


Alain Bouchard, dans une photo de 1980



Parmi la génération née au cours des années trente et, plus encore, celle née au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, des hommes et des femmes, qu’un élan d’affection, secret ou non, poussait vers d’autres de leur sexe, ont eu le courage d’affronter une tâche véritablement historique : briser les barrages dressés devant leur désir que sont, selon l’époque ou le territoire, le péché, le crime, la pathologie.


Alain Bouchard a vu le jour le 12 septembre 1945, dans un village en bordure du lac Saint- Jean, et est décédé le 5 septembre 2023, à Montréal, des suites d’un cancer. Au cours de sa vie, il a assumé cette tâche en élargissant les marges de sa liberté, que la Vie concède à chacun chichement. En fondant le magazine gai, RG, au début de ces tristes années quatre-vingt, sa revue a offert pendant ses 27 années de parution, sous sa gouverne, un lieu où Alain se sentait libre de s’exprimer, comme pour ses nombreux collaborateurs, dont moi.


Au départ, ce texte se voulait un hommage rendu à mon ami. Mais le mot « hommage » renvoie trop à ces cérémonies formelles de la mémoire, avec une rhétorique creuse qui meuble leur vacuité, dont le prototype est le jour du Souvenir. De sorte que je préfère une formulation davantage intime et juste à la mémoire d’Alain, afin de souligner son travail en tant qu’éditeur de la revue, mais également comme journaliste, en tenant compte de nos rapports qui se sont échelonnés sur deux décennies. Ce texte deviendra donc un acte de reconnaissance.



Dans quelles circonstances ai-je fait la connaissance d’Alain ?


Aucun souvenir d’une présentation formelle ne remonte à ma conscience, car les habitudes du milieu que nous fréquentions étaient très informelles.

Étrange phénomène que la mémoire : à des bribes de nos sentiments et à quelques résidus d’émotions se mêlent des sensations diverses ; où s’entassent des idées ou de simples mots. De ce fatras, une bonne partie se loge dans les recoins de l’oubli, alors qu’une autre s’offre au repêchage et devient nos souvenirs. Et puis, cette fâcheuse matière que je nommerai vouloir oublier qui revient nous narguer constamment. J’envoie donc ma sonde récupérer quelques données sur un tel « Alain Bouchard » dont voici ci-dessous le résultat.


Repérage facile de l’époque : nous sommes dans les semaines suivant la descente policière du 21 octobre 1977 au bar Truxx, rue Stanley, au centre-ville de Montréal. Plus de 200 hommes étaient arrêtés en vertu de délits archaïques du Code criminel, soit de « s’être trouvé dans une maison de débauche » ou encore, celui de la « grossière indécence ». (L’abrogation des infractions du Code criminel liées aux « maisons de débauche » a eu lieu en juin 2019, soit près de 42 ans après la descente du Truxx.)


Ce qui sera plus déterminant pour la suite a été la vigoureuse protestation du lendemain soir, pendant laquelle des centaines de manifestants ont bloqué pendant des heures la circulation dans la rue Sainte-Catherine. Alain m’a confirmé qu’il était du nombre. Quant à moi, je ne me trouvais ni au bar le soir de la rafle ni le lendemain à la manifestation, car j’étais alors déconnecté du milieu. Mais ces événements m’ont mobilisé et je devenais un militant désormais branché sur du voltage 220 !


Au cours de cette fin de semaine tumultueuse, un mouvement de revendication, c’est-à-dire politique, naissait au Québec. De sorte que, rapidement, des contacts ont eu lieu avec le gouvernement du Parti Québécois, au pouvoir depuis le 15 novembre 1976, qui ont conduit à la modification des critères interdits de discrimination dans la Charte québécoise des droits et libertés afin d’y ajouter « l’orientation sexuelle ». Il s’agissait d’une revendication clé de l’Association pour les droits des Gai(e) du Québec (ADGQ).


Contrairement à la dépénalisation de l’homosexualité (consensuelle et entre adultes) dans le Code criminel, entrée en vigueur au début de 1969, qui était concédée « d’en haut » par un pouvoir politique soucieux de réformer le droit pour le rendre compatible avec les changements opérés dans la société, cette victoire en matière de droits et pourvue d’une forte composante symbolique a été arrachée à partir « d’en bas », par l’action publique de ces jours fiévreux d’octobre et de novembre 1977.


Dans les années antérieures, des groupes (dont le mythique « Front de libération homosexuel ») avaient mis l’accent sur une identité à affirmer haut et fort. Comme l’identité est du ressort de tout un chacun, ce souci s’est maintenu depuis et deviendra la notion de « fierté ». Mais une revendication qui vise la société et ses institutions se décline toujours en matière de droits et d’action politique. D’où l’efficacité nécessaire du discours diffusé, des gestes posés et d’alliés approchés. (Petite dérive hors propos : aujourd’hui, la quête d’identité se transforme en identitarisme et s’y subordonnent indistinctement toutes actions qu’elles soient sociales, culturelles ou politiques. D’où des controverses absentes de l’époque considérée ici.)


Les événements décrits ci-dessus, Alain les a vécus sûrement, mais à sa manière. Son engagement militant restera constant jusqu’à tard dans sa vie. De retour de ses études en France, il s'établit au Nouveau-Brunswick et amorce une carrière de psychologue. Avec son déménagement à Montréal en 1975, ses connaissances, son expérience et ses convictions l'amènent à s'engager publiquement à défendre une vision positive de l'homosexualité contre celle qui prédominait alors). Avec les années, cela prendra diverses formes : la publication de livres, l’organisation de symposiums, d’interventions dans les médias et, comme projet ambitieux, la création du magazine RG. Outre sa fonction d’informer, la double matrice de RG a été les identités à explorer dans leurs nuances et la promotion de revendications. Mais là, j’anticipe, car dans le récit que je brosse ci-dessous, j’ignore qui est Monsieur Alain Bouchard.



Amas de souvenirs 1


... une salle de réunion bondée... j’étais parmi les membres de l’ADGQ... novembre 1977 (?)... Claude Beaulieu, son président, interpelle quelqu’un derrière moi : « Alain, est-ce que tu places ton annonce le mois prochain ? »... D’instinct, je vire la tête pour savoir qui c’était et je vis un beau moustachu ! Me suis-je prononcé les mots « intéressant, à connaître » ? Je ne sais pas, mais le sens y était.

Ce manquement au décorum, qui exige de telles transactions qu’elles se déroulent en privé, témoigne de la terrible pauvreté de cette association fondée l’année précédente.



Amas de souvenirs 2


... Mai 1978 (?) Nous nous connaissons, Alain et moi, du moins assez pour qu’il m’invite, avec un de ses amis, Guy, à son appartement, près du métro Frontenac... dès la porte franchie, je vois dans la pénombre, sur le sol, sur le canapé, des boîtes, des enveloppes, certaines scellées et timbrées, d’autres ouvertes... Je lui demande de quoi il s’agit : « C’est mon Club contact ».

Je ne me souviens pas d’avoir trouvé incongru qu’un psychologue, dont le travail me semble bien rémunéré, s’adonne à une activité qui exige beaucoup de travail à colliger et à réexpédier des réponses à des messages des membres, le tout anonymement, bien entendu. Un travail qui lui rapporte à peine quelques dollars par lettre. Pourtant, me dit-on, Alain croyait que les rencontres accordent sinon le bonheur, du moins une promesse de plaisir. Surtout pour ceux qui habitent en dehors des grands centres. Et à une époque, faut-il le rappeler, sans Internet et iPhone ! Il devait maintenir le coin des rencontres jusqu’à la toute fin du journal qu’il éditait.

D’ailleurs, je lui suis reconnaissant, car c’est en répondant, plusieurs années plus tard, à une telle annonce que j’ai fait la connaissance d’un homme qui depuis joue un rôle important dans ma vie.



Amas de souvenirs 3


... Septembre 1978 (?), lors d’une assemblée des membres de l’ADGQ, Alain devait nous informer sur un stage en France pour une trentaine de personnes qu’il avait proposé à l’Office franco-québécois de la jeunesse. Ce stage devait permettre de rencontrer ceux et celles qui militent pour la cause homosexuelle en France. Choc !, Stupéfaction ! Alain nous lisait la lettre de l’OFQJ l’avisant de l’annulation de la visite par le ministre du Gouvernement français, responsable de l’organisme là-bas…



Et Alain créa RG


À l’automne 1981, Alain planifiait la parution, prévue pour janvier suivant, d’une publication mensuelle, en format tabloïd, imprimée sur papier journal. J’ai récemment eu l’occasion d’examiner les premiers numéros de cette publication portant le titre Rencontres Gaies. Ont défilées sous mes yeux page après page d’annonces des membres de son Club contact. Mais, enfin, avec le numéro 4 d’avril 1982, du contenu éditorial. Cela tombait bien, car au même moment, éclatait une crise interne à l’ADGQ et à son journal Le Berdache. Pendant trois ans, depuis la parution de son premier numéro, en juin 1979, Le Berdache, un média issu de la communauté (ou ce qu’alors nous nommions ainsi), avait offert un contenu d’informations et de réflexions, souvent d’un niveau soutenu. Mais ses jours étaient comptés pour différentes raisons, trop complexes à aborder ici. Je renvoie donc à mon article « Le Berdache, l’ultime utopie », paru dans RG, en 1999, et repris ensuite dans mon blogue. Envoici l’adresse du lien :


https://pleaublogue.blogspot.com/2013/10/le-berdache-lultime-utopie-texte-de-1999.html


En septembre 1983, pour le numéro 14, le titre 

« Rencontres Gaies » est tout simplement abrégé en RG. En janvier 1984, la revue délaisse le format tabloïd pour le format magazine, soit le même format d’impression que Le Berdache. Mes connaissances des premières années de RG sont limitées, car j’étais ailleurs...


Et moi, où étais-je ?


L’année 1982 s’est avérée être très pénible pour moi. Suite à un conflit interne, j’ai quitté le militantisme gai et abandonné aussi mes études universitaires à plein temps, car un cursus de philosophie et de science politique ne conduisait nulle part sinon qu’à moi-même. De sorte que j’éprouvais la sensation que le camarade Pleau avait oublié l’individu Marcel.


Il valait mieux que je me trouve un emploi. Hélas ! Je n’avais pas évalué l’ampleur des mesures prises pour lutter contre l’inflation persistante depuis les années 70. Le 6 août 1981, le taux directeur de la Banque du Canada atteignit la stratosphère : 21,24 %. Les taux sont restés pendant toute l’année 1982, au-dessus de 10 %, alors que l’économie canadienne s’engouffrait dans une terrible récession. En 1982, à Montréal, le taux de chômage s’établissait autour de 15 %, et restera fort élevé pour longtemps. Aucun emploi en vue ni pour moi ni pour d’autres.


Cependant, en février 1983, on m’a offert un contrat de six mois au sein d’un organisme communautaire. Le gouvernement du Québec, craintif que la détérioration de la situation de l’emploi ne vienne alourdir le budget de l’aide sociale, s’est mis à subventionner des emplois temporaires dans le secteur communautaire ou institutionnel avec l’objectif de permettre que ces personnes mises au chômage puissent ensuite devenir admissibles aux prestations d’assurance- chômage. Celles-ci, rappelons-le, sont entièrement prises en charge par le gouvernement fédéral. Vive la créativité bureaucratique ! Ainsi, j’ai réussi à survivre pendant plus d’une décennie, passant d’un contrat au chômage, ou en dénichant au besoin des emplois à temps partiel. Une précarité qui m’accommodait, car cela me laissait du temps pour ma vie culturelle.


Il n’y avait pas que des ennuis matériels qui m’inquiétaient. Le surgissement d’une maladie inconnue jusqu’alors et qui frappait, entre autres, des hommes gais comme moi, devenait chaque jour davantage, une tragédie. Je consultais le magazine RG à ce sujet, quand je réussissais à le trouver. Les 10 000 exemplaires du journal, distribués gratuitement dans plusieurs commerces du Village comme ailleurs à Montréal, et dans plusieurs villes du Québec, s’envolaient rapidement dès sa diffusion au cours des premiers jours du mois.


Quant à Alain, je ne l’avais pas revu depuis l’époque où je militais à l’ADGQ.


Et puis…


Amas de souvenirs # 4


Au début d’octobre 1987, en après-midi, j’étais attablé à un café de la rue Saint-Denis, à lire, quand j’entends cogner à la fenêtre : Alain Bouchard !, me criai-je. Il entre et nous parlons quelque temps. Aucun souvenir de notre conversation, jusqu’à ce qu’il me dise : « Marcel, tu ne voudrais pas écrire quelques

articles politiques pour mon journal ? » Aucun souvenir de la suite sinon de mon assentiment enthousiaste, car dès le lendemain, je me documentais en vue d’écrire un article sur un sujet alors d’actualité : le traité de libre- échange Canada–Etats-Unis.




Le journalisme au magazine RG



Comme je ne peux pas parler des rapports des autres collaborateurs avec Alain, je m’en tiendrai exclusivement à nos rapports. À titre de collaborateur du journal, j’ai vécu ma période la plus intense et productive à partir de l’automne de 1988 jusqu’à la fin de 1994.


Pendant ces six années, et au-delà, je ne travaillais pas « pour Alain », mais à la réalisation de mes textes. D’ailleurs, dès le départ, Alain m’avait précisé qu’il ne m’assujettirait pas à des commandes, car il préférait laisser ses collaborateurs libres de choisir les sujets et la forme de leurs textes. Cependant, il se réservait le droit, si nécessaire, de soulever des objections. Ce qui tombait bien, car je ne peux ni ne veux écrire par obligation, même pas pour de l’argent. Par conviction, peut-être ; par passion, certes ; surtout, lorsque poussé par un sentiment d’urgence... Au cours de mes nombreuses années passées auprès de lui, il m’est arrivé une seule fois qu’Alain refuse un texte, en l’occurrence un billet satirique qui, craignait-il, aurait pu offusquer une personne de sa connaissance.


Outre des textes politiques, j’ai réalisé des entretiens avec plusieurs personnalités : le Dr Jean Robert, le dramaturge Michel Marc Bouchard (incidemment le neveu d’Alain), le romancier français Dominique Fernandez, (avec l’aide de Robert De Grosbois) et aussi avec quelques personnes moins connues, tel ce Walter qui m’a parlé de la drague à Montréal au cours années 40-50. Ou encore, l’artiste d’origine allemande, Peter Flinsch. Je me suis amusé un peu en écrivant des articles moins sérieux. Par exemple, celui intitulé : Quand, s’excitant, ce cache-sexe s’exhibe, sur des sous-vêtements pourvus de qualités érotiques, semble-t-il.


Il avait quelques projets sur lesquels Alain et moi avons travaillé étroitement. Quelques mois avant la tenue à Montréal, au début août 1989, du Congrès mondial du sida, nous avons préparé ensemble le questionnaire d’un sondage sur le sexe sécuritaire pour le diffuser auprès de nos lecteurs. Près de 300 questionnaires dûment remplis nous sont parvenus. Je me suis attelé à les analyser. Ce qui a exigé beaucoup de temps...


En septembre 1990, un interview exclusif avec le maire de Montréal, Jean Doré (1944-2015), a représenté un moment phare dans l’histoire de RG. Alain s’est chargé de négocier l’entretien avec son cabinet et, ensemble, nous avons longuement préparé les questions à poser. En matinée de la journée prévue pour l’entretien, je travaillais à temps partiel, j’ai donc couru du bureau jusqu’à l’Hôtel de Ville, où m’attendait Alain. Une fois dans le bureau du maire, Alain prenait les photos, et moi, je m’occupais de l’enregistrement des réponses de Jean Doré à nos questions. En 1986, Jean Doré avait succédé à Jean Drapeau, qui avait occupé ce poste depuis 26 ans. Quatre ans plus tard, il cherchait à se faire réélire aux élections de novembre. En réponse à ma première question, Jean Doré a rappelé que son conseiller pour le Village, Raymond Blain (1951-1992) lui avait demandé au moment de se présenter aux élections de 1986, s’il fallait qu’il mentionne qu’il était gai. Doré lui aurait répondu : « tu devrais en parler publiquement ; c’est fini ce temps-là ».


Plus loin dans l’entretien, sa réponse à notre question sur l’opportunité d’embaucher des policiers ouvertement homosexuels, Jean Doré nous a répondu : « De la même façon qu’il faut que le service de police soit le reflet de notre société, oui, je pense qu’il serait intéressant d’avoir des personnes qui seraient crédibles dans la communauté comme la communauté gaie et lesbienne, qui puissent être capables de faire les liens avec le Service de police. ». C’est cette réponse qui a retenu l’attention des grands médias, à qui nous avions envoyé RG dès son impression. Le Journal de Montréal a titré : « Le maire Doré suggère l’embauche de policiers gais ». D’autres médias ont rapporté de manière plus factuelle cette longue interview. Nous étions, Alain et moi, heureux de l’impact de cette entrevue exclusive. En novembre, Doré a été réélu, comme d’ailleurs son conseiller pour le Village, Raymond Blain, qui tristement devait mourir, en cours de mandat, en 1992, des suites du sida. À 41 ans…


***


En 1993, devant l’imminence de la fin de mes prestations de chômage, j’ai proposé qu’Alain qu’il obtienne une subvention de création d’emploi de six mois, du même genre que celles qui m’avaient permis depuis 1983 de travailler pour plusieurs organismes. Un peu méfiant, il a néanmoins accepté. Il s’est vite rendu compte que la bureaucratie s’adonne à son passe-temps favori : la paperasse...


Magnifiques six mois, que le milieu culturel baptise d’une phrase élégante : une résidence de création ! Plusieurs de mes textes ne paraîtront que l’année suivante. 


Cependant, chômeur de nouveau, en 1994, des doutes m’assaillaient sur ce que j’avais fantasmé pendant l’année antérieure : devenir un journaliste de carrière. Au cours des cinq dernières années, j’ai assisté à d’innombrables conférences de presse ou à des congrès, dûment accrédité pour RG. J’observais attentivement les journalistes à l’œuvre et si l’occasion s’y prêtait, je leur soutirais des confidences sur leur travail. Chez les salariés des grandes entités de la presse écrite, j’y percevais le stress des horaires, la soumission à la loi implacable de la productivité, la crainte devant la compétition des plus performants, des plus séduisants, des plus jeunes, l’ennui d’un métier qui exige d’écrire de manière le plus accessible au grand nombre, la perte de prestige, de moyens et de rémunération devant l’essor du journalisme télévisé. Chez les pigistes, c’était de longuement travailler des textes, expédiés sans être certain de leur publication, et, lorsque c’est le cas, l’attente angoissante d’un chèque qui n’arrive toujours pas...


Je commençais dès lors à tout remettre en cause. Par une intuition accablante, ma « prise de conscience » a mis fin à ces rêves d’une carrière qui ne me convenait pas. À moins que je ne convienne pas à une entreprise de presse.En poussant la réflexion, ma conviction se solidifiait : le journalisme constitue un cimetière de l’écriture. Même un texte superbe demeure, faute de lecteurs, lettre morte…


À partir de la fin de 1994, je perdais progressivement l’intérêt d’écrire sur la « communauté gaie », qui ne me nourrissait plus... Je sentais avoir fait amplement le tour pendant quatre années d’un militantisme intensif et de cinq ans de journalisme pour un média gai. Je devais me ressourcer ailleurs. Dans les arts, ma nouvelle passion. Jusqu’à la vente de RG, en 2008, je suis demeuré un contributeur occasionnel, soumettant des critiques de livres, de films et, surtout, d’expositions. Jamais Alain ne m’a refusé un texte au motif que le contenu n’avait rien à voir avec la communauté.


Taciturne et peu intéressé par les discussions de théorie, Alain me les commentait rarement. Nos conversations concernaient donc des choses plus concrètes. L’image d’Alain qui me vient spontanément à l’esprit est celle que je voyais lorsque je lui remettais un texte ou le consultais sur une affaire : dans son minuscule réduit lui servant de bureau et, tel un galérien à sa rame, imperturbable, du moins, en apparence, il passait de longues heures derrière son ordinateur ; à ses côtés, les papiers, les photos, les DVD. Le long trajet que RG a occupé dans sa vie était au prix de bursites et de fatigue. Je demeurais admiratif devant une telle fidélité dans l’engagement. Car Alain était constant dans ses convictions : l’indépendance du Québec, la cause des gais et lesbiennes, l’aide à apporter à autrui, comme psychologue ou comme ami.


Cette détermination de voir perdurer sa revue avait aussi son prix. Editer RG a toujours comporté de grands défis au niveau financier. Les abonnements et la publicité vendue ne servant essentiellement qu’à payer les coûts de sa production. Alain n’obtenait pas un rendement lui permettant de récompenser la valeur des jours sacrifiés à ce travail inlassable. Ses contributeurs s’accommodaient de ce que leurs textes étaient, pour l’essentiel, offerts bénévolement.




***


Mon cher Alain, maintenant que ta présence ne se maintiendra que dans la mémoire des vivants, je dois me résoudre à t’écrire.


Après avoir cessé d’éditer
RG, j’avais espéré te revoir plus souvent, mais, en tant que « retraité » fort occupé, tu t’es mis à sillonner la planète pour y découvrir ou revoir des lieux et des gens, que tu prendras en vidéo, pour, au retour, redoubler cette passion de l’ailleurs, en diffusant tes films auprès d’un public avide comme toi de voyages.

Quel plaisir j’avais à te retrouver autour d’un café, seul à seul ou avec d’autres amis. De pouvoir te questionner sur ces expéditions vers des contrées lointaines, que je ne verrai jamais. Quand je te priais de m’en parler, tu m’objectais : « Tu n’as qu’à voir mes films » ! Pourtant, tu connaissais que ma passion des images s’accompagne d’une méfiance à l’égard de l’Image. De sorte que j’insistais plutôt pour que tu me racontes, de ton souffle, ce que tu y as vu et vécu. 


Par exemple, ce passage en Éthiopie, « où sévit une guerre de faible intensité » comme les dépêches des médias le précisent. Une fois, tu m’as montré des photos de ce voyage, dont l’une a été une révélation. Dans un paysage aussi désertique que déshérité, un superbe jeune homme exhibe deux symboles de notre modernité : un fusil d’assaut Kalachnikov, par lequel, éventuellement, il tuera ou se fera tuer pour une cause perdue ; l’autre, une Rolex (sans doute contrefaite), qui lui rappelle que son temps est compté. À ses pieds, un paysan, un parent peut- être, recroquevillé dans sa robe épaisse afin de se protéger d’un soleil accablant. Je contemplais longuement la signification de cette photo, le contraste de l’éphémère et de l’éternel, quand tu me ramenais sur terre : « je devais protéger l’appareil de mes gouttes de sueur à 40C, sans ombre ». Par ces mots, l’image devenait palpable.



Cher ami, j’aurais aimé te déclarer de vive voix toute la reconnaissance que je te dois. Tu es venu m’aider à structurer ma vie à une époque demeurée incertaine après mes quatre années turbulentes de militantisme. Tu m’as permis de cheminer dans le journalisme, ce qui a été une expérience inoubliable.


Alors que j’aborde maintenant les confins de mon existence, je suis peiné que tu ne sois plus là. Pour tout ce que tu as fait pour moi, un seul mot suffit : merci ! 





01 mai 2015

Lueurs dans l’obscurité

Le Triomphe de la Mort,  (1562)  de Pieter Bruegel l’Ancien
Museo del Prado, Madrid


Le monde s'enroulait sur lui-même : 
la terre répétant le ciel, 
les visages se mirant dans les étoiles, 
et l'herbe enveloppant dans ses tiges 
les secrets qui servaient à l'homme.
Les Mots et les choses
Michel Foucault

Il tentait çà et là de projeter 
quelques lueurs dans ces galeries noires.
L’Oeuvre au Noir 
Marguerite Yourcenar



Au printemps de 1972, alors dans ma vingtaine, un amant de passage, hélas! trop rapidement disparu de ma vie, ne tarissait pas d’éloges pour le roman qu’il lisait : L’Oeuvre au noir, publié en plein mai 68d’une telle Marguerite Yourcenar, auteure en ce moment inconnue de moi. Si j’ai oublié son prénom, le visage de cet ami m’encourageant de ses lèvres généreuses à le lire, demeure vivant dans ma mémoire. Pourtant, j’ai tardé quatre décennies avant de suivre sa recommandation, mais chaque fois que je tombais sur le livre à la bibliothèque ou en librairie, je me souvenais de lui. Une occurrence, donc, des liens obscurs et souterrains qui arriment l’art à la vie, par lesquels, depuis son altière solitude, un chef d’oeuvre, ou même un médiocre spécimen tombé dans l’oubli, se voit transfuser du sang neuf par un lecteur, et, ainsi, on se remet à parler d’un livre dans l’espace public; quant au lecteur, avec un peu de chance, ce livre agrandirait son esprit et enrichirait son existence; et sans pour autant que l’art et la vie ne perdent leurs distinctions vitales, pour se fusionner l’un dans l’autre. Grâce, donc, à de telles voies incertaines et insolites, je me suis mis enfin à la tâche au cours du dernier hiver, mémorable par son froid intense, pour un voyage dans le temps pendant que mon corps voguait entre Montréal et la Floride... 

Dès 1980, les Mémoires d’Hadrien, de la même auteure, m’avaient séduit. Sous la forme d’une autobiographie fictive, ce roman, publié en 1951, met en scène le célèbre empereur romain du IIe siècle de notre ère, à qui nous devons le Panthéon à Rome et le Mur qui porte son nom entre l’Angleterre, conquise par un lointain prédécesseur, Claude, et l’Écosse prétendue sauvage… Pourquoi ce choix? Militant du ‘‘mouvement de libération gaie ’’ à la fin des années 70 et au début des 80, j’étais à l’affût de personnages de l’histoire et de la littérature qui, vrais ou fictifs, nous permettraient d’ancrer dans la tradition et le temps la réalité de l’attirance sexuelle et sentimentale pour un être de son sexe. Dans Mémoires d’Hadrien, l’empereur se passionne pour un jeune esclave, Antinoüs, qui devait se noyer quelques années après sa rencontre avec l’empereur. On spécule toujours à savoir s’il ne s’agissait pas plutôt d’un suicide : le rôle de favori d’un « dieu vivant », comme on désignait les empereurs, ayant dépassé complètement les capacités du jeune homme à vivre cet amour. En 2010, pour des motifs proprement littéraires, j’ai relu le roman. Le ravissement senti trente ans auparavant s’est encore affirmé. Mieux qu’autrefois, j’ai su jouir du suc poétique qui coule en abondance dans ces phrases d’où tout mot superflu reste banni.

Mais, conquis déjà par le style et le souffle de Yourcenar, comment expliquer ma réticence à lire L’Oeuvre au noir pendant toutes ces années? Je ne peux me l’expliquer que par un manque d’intérêt pour l’époque et les lieux de l’intrigue du roman : le XVIe siècle, en Europe du Nord, en particulier les terres germaniques et, surtout, la ville flamande de Bruges. Une contrée alors sous la férule du Habsbourg Charles Quint, Empereur du Saint-Empire Romain Germanique et roi d’Espagne. Malgré ce manque d’attrait pour cette époque, il me faut bien admettre que notre actuelle civilisation en reste largement tributaire par un certain nombre de phénomènes : l’éclosion d’une première modernisation étatique et économique, les débuts de la voie expérimentale des sciences et vers plus de rigueur sur le plan méthodologique, les progrès techniques, l’essor de la création artistique, de l’expression littéraire et de la réflexion intellectuelle de ce moment culturel de grande portée connu sous le nom de la « Renaissance ». Cependant, surgit également devant nos yeux la face obscure des deux siècles qui vont de l’invention de l’imprimerie, vers 1450, jusqu’à la fin, vers 1648, de la Guerre de Trente Ans, si meurtrière surtout pour l’Allemagne, entre les princes protestants et ceux restés fidèles à Rome. Deux siècles marqués par une brutalité extrême et une cruauté sans quartier lors des guerres, de religion ou autres. Ce sont les siècles d’absolutisme sans partage des rois et des princes souverains en Europe comme les débuts de la colonisation du Nouveau Monde, si fatale pour les aborigènes des Amériques, et par la traite des esclaves africains. Plus largement, la vie courante était soumise à l’inquisition catholique comme au puritanisme protestant. 

Après avoir lu L’Oeuvre au noir, je constate mieux ce qui distingue les deux personnages phares de la production littéraire de YourcenarAvec son ‘Hadrien’, nous restons aux côtés du césar,  sous sa tente de chef guerrier ou, derrière lui, dans la loge impériale d’où, comme lui, nous contemplons le theatrum mundi de l’Empire; nous y sommes à l’écoute indiscrète de ses confidences adressées à son petit neveu, appelé plus tard à lui succéder, Marc-Aurèle. Tout autre est Zénon, le personnage central de L’Oeuvre au noir, qui, à mes yeux, prend l’allure d’un contre-Hadrien... Médecin, philosophe et alchimiste, comme souvent le présente Yourcenar, de lui, nous ne savons que ce que l’auteure veut bien nous en dire ou rapporter les propos; Hadrien, non l’acteur de l’histoire, mais le personnage d’une fiction documentée, que sont les Mémoires d’Hadrien, est narrateur de son récit et nous prend donc parmi ses intimes. Si Hadrien occupe tout l’espace du récit, Zénon disparaît même de l’intrigue pendant de longs chapitres. Si Mémoires d’Hadrien est « monodique », L’Oeuvre au noir, par contre, est « polyphonique» comme le précise Yourcenar dans son essai  de 1972, Ton et langage dans le roman historique (in Essais et mémoires, La Pléiade p.297). Hormis trois importants chapitres totalement en dialogues, y prédomine ailleurs le style indirect. 

Dans Mémoires d’Hadrien, nous ne sommes que des étrangers qui regardent du dehors le monde de la fiction historique peinte par Yourcenar. Dans L’Oeuvre au noir, par contre, nous sommes là, aux côtés de Zénon et des autres personnages dans cet univers déroutant et dangereux. Nos pieds se traînent dans la boue et la poussière de la vie quotidienne de l’Europe du nord d’un XVIe siècle constamment menacé par les guerres de religion, par les exactions constantes des seigneurs ou par les calamités naturelles, comme la peste. 

L’un, Hadrien, constitue sans conteste une figure majeure de l’histoire et, pendant son règne, il était l’homme le plus puissant d’une bonne moitié du monde, en plus d’être aussi un grand amateur d’art et un généreux mécène se consacrant à sauver des cités grecques d’une ancienne splendeur, mais tombées en ruines. À la fin de sa vie, Hadrien, que Yourcenar a remodelé dans sa fiction, est amené à avouer par l’auteure que le sort de l’Empire, donc de Rome, échappe maintenant à son pouvoir pour revenir entre les mains des dieux... 

Avec l’autre, Zénon, nous avons affaire, au contraire, à un personnage inventé, mais qui représente le prototype du savant, souvent traqué et menacé, de la Renaissance. Si la quête de vérité et de sagesse l’anime et s’accompagne d’une volonté de changer l’ordre des choses, d’améliorer l’horrible condition humaine de son temps, Zénon restera dépourvu de tout moyen qui lui aurait permis d’agir efficacement en ce sens. Il ne réussit même pas, à la fin du roman, à sauver sa vie.

En schématisant, ces deux personnages, Hadrien et Zénon, représenteraient les incarnations dans leurs histoires particulières, du Pouvoir, pour le premier, et du Savoir, pour le second; ces deux concepts, au contenu instable, renvoient à des réalités diverses dans le temps et l’espace et manifestent l’un contre l’autre un antagonisme inhérent, qui fait ombrage aux rares moments quand les hommes et quelques rares femmes agissent à l’unisson, sans que le Pouvoir cherche à subordonner le Savoir à des intérêts particuliers et que le Savoir réussisse à infléchir celui-ci vers des actions compatibles avec les soucis du plus grand nombre.

Lire avec soin L’Oeuvre au noir donc conduit à le lire contre les Mémoires d’HadrienContre, non au sens d’une confrontation aussi stérile qu’inutile, mais lire plutôt en appréciant les contrastes de leurs protagonistes : Hadrien et Zénon. Deux voix distinctes, mais superposées, comme dans le contrepoint de la musique baroque qui agençait une harmonie de contraires dans une même trame sonore. Ici, la trame est littéraire, celle la voix narrative singulière de Marguerite Yourcenar, que le lecteur attentif de ses deux chefs-d’oeuvre, apprendra, en lisant l’un contre l’autre, à reconnaître et à chérir.

Résumer en détail L’Oeuvre au noir, une vaste fresque d’une époque, géographiquement circonscrite, densément narrée sur seulement quelques centaines de pages, me semble aussi fastidieux à écrire qu’ennuyeux à lire; dans ce qui suit, je m’en suis tenu à l’essentiel de l’oeuvre selon moi : l’émergence difficile et dans des conditions hasardeuses d’une réflexion philosophique et, plus largement, d’une libre pensée autonomes par rapport à l’Église, romaine ou réformée; de l’activité scientifique et la création artistique soustraites aux diktats et censures des pouvoirs. Mais, surtout, le rappel du sacrifice de tant d’êtres de génie ou d’un talent commun afin de mieux connaître le monde pour le rendre meilleur. 

« L’aventurier du savoir »

Amorçons donc notre séjour au XVIe siècle. Nous voyagerons principalement en Flandre belgique, que la France, à la suite d’un traité de paix, a abandonnée, en 1529, à Charles Quint (1500-1558), le roi d’Espagne et empereur du Reich allemand, cette confédération assez peu contraignante de royaumes, de duchés, de cités quasi souverains. Son fils, Philippe II, deviendra roi d’Espagne, en 1555, à l’abdication de son père et, comme lui, sera seigneur des Pays-Bas dont faisait partie la Flandre, mais laissera à un autre Habsbourg le titre d’empereur, une fonction somme toute assez symbolique. Pendant les années où se déroule l’intrigue de notre roman, les rois d’Espagne confiaient la gouvernance des Pays-Bas espagnols à des proches, successivement : Marguerite d’Autriche, Marie de Hongrie, Marguerite de Parme et, le très sévère et ambitieux, duc d’Albe. Au nom du roi, ces gouverneurs exigeaient de forts tributs des nobles et du peuple, et ils réprimaient férocement les manifestations de mécontentement des nobles locaux tout comme, d’ailleurs, ils combattaient ces « hérétiques » convertis à la Réforme protestante, enclenchée en 1517, par Luther.

Zénonle « bâtard »

Qui est Zénon? Ce personnage inventé par Yourcenar devait naître vers 1510. Fils naturel de la sœur d’un prospère commerçant et banquier de Bruges et d’un ecclésiastique italien de passage, Zénon était un « bâtard », pour reprendre ce vocabulaire de mépris qui est demeuré en vigueur pendant des siècles et même jusqu’à très récemment.

Mais notre premier contact dans le texte avec Zénon aura lieu sur le Grand Chemin conduisant en France, quand il quittait sa ville natale, âgé alors de vingt ans. Nous sommes alors en 1530 et le hasard a voulu que sur cette route son cousin de quatre ans son cadet, fils du banquier, donc l’oncle de Zénon, le rencontre, lui en route, cependant, vers les armées françaises, en Italie, où il espère connaître la gloire; au contraire, Zénon se destine à une abbaye où il compte en apprendre davantage sur l’alchimie. Ainsi, « L’aventurier de la puissance et l’aventurier du savoir marchaient côte à côte. » (O.r. p564) 
[ Les citations de L’Oeuvre au noir, y compris des notes de l’auteure, indiquées par l’abréviation, O.r, renvoient à l’édition des Oeuvres romanesques de Marguerite  Yourcenar (1903-1987) dans la collection La Pléiade, 1982, éditions Gallimard .]  

Mais revenons à sa jeunesse, à Bruges; quelques années après sa naissance, la mère de Zénon devait l’abandonner, afin de rejoindre son futur mari, un banquier hollandais converti à la secte des anabaptistes. Pour son éducation, l’enfant était confié aux soins d’un beau-frère de son oncle, le clerc Barthlomé Campanus : « Le froid cabinet du chanoine était un refuge (…) Il s’y libérait de la servitude et de la pauvreté de l’enfance; ces livres et ce maître le traitaient en homme. Il aimait cette chambre tapissée de volumes (…) » (O.r. p 574-75) Cet accès à l’instruction représentait un privilège considérable à l’époque pour qui n’avait pas de solides ressources financières : « Zénon grandit pour l’Église. La cléricature restait pour un bâtard le moyen le plus sûr de vivre à l’aise et d’accéder aux honneurs. De plus, cette rage du savoir, qui de bonne heure posséda Zénon, ces dépenses d’encre et de chandelle brûlée jusqu’à l’aube, ne semblaient tolérables à son oncle que chez un apprenti-prêtre. » ( O.r. p 574)

Cependant, le goût naissant de Zénon pour la science l’éloignait de l’Église. Taciturne, solitaire, d’un jugement tranchant, brutal même, il refusait d’accepter une autorité qui serait soustraite à l’examen des faits et à la vérification par l’observation et l’expérience. Par son penchant d’aller voir et de chercher à connaître par lui-même la nature des choses, il s’intéressait également aux techniques et à l’outillage. Avide de connaître le monde, il fréquentait les ouvriers des ateliers de son oncle, pour y améliorer les outils de tissage. Là, il trouvait : « un  monde plus rude et plus libre que le sien, parce qu’il se mouvait plus bas, loin des préceptes et des syllogismes, l’alternance rassurante de travaux grossiers et de paresses faciles, l’odeur et la chaleur humaines, un langage de jurons, d’allusions et de proverbes, aussi secret que le jargon des compagnonnages (… ) L’étudiant prétendait rapporter de l’officine et de l’atelier de quoi infirmer ou confirmer les assertions de l’école : Platon d’une part, Aristote de l’autre étaient traités en simples marchands dont on vérifie les poids. » ( O.r. p 576-7) C’est dans ce contexte que Zénon a noué une amitié avec un chirurgien-barbier prospère nommé Jean Myers, qui deviendra pour un temps son mentor et son soutien au cours de ses premières années d’apprentissage de la médecine; dans ce lointain passé, les chirurgies étaient laissées aux soins des barbiers!

Tout cela devait par la suite susciter chez lui une curiosité pour l’alchimie, une discipline bien établie dans le savoir de l’époque. Son grand plaisir, cependant, le jeune Zénon le réservait pour la nature, qu’il apprivoisait au cours d’escapades dans la forêt, à la recherche « d’on ne sait quel savoir qui vient directement des choses. » (O.r. p 583 ) Son tuteur, Barthlomé Campanus, d’ailleurs, ne s’est pas trompé sur l’orientation spirituelle de son protégé: « Pour le chanoine, la sagesse sacrée et sa sœur profane s’étayaient l’une l’autre : le jour où il entendit tourner en dérision les pieuses rêveries du Songe de Scipion [de Cicéron], il comprit que son élève avait renoncé en secret aux consolations du Christ. » ( O.r. 577)

Une quête de vérité

Yourcenar a ajouté une note à la fin de L’Oeuvre au noir où elle précise le cursus intellectuel de son personnage: « Sur le plan des idées, ce Zénon marqué encore par la scolastique et réagissant contre elle, à mi-chemin entre le dynamisme subversif des alchimistes et la philosophie mécanistique qui allait avoir pour elle l’immédiat avenir, entre l’hermétisme qui place un Dieu latent à l’intérieur des choses et un athéisme qui ose à peine dire son nom, entre l’empirisme matérialiste du praticien et l’imagination quasi visionnaire de l’élève des cabalistes, prend également appui sur d’authentiques philosophes ou hommes de sciences de son siècle. » (O.r. p 842 )

Avec son instinct rebelle et contestataire, pour employer un mot de nos jours, Zénon poursuit donc une quête de vérité qui est conditionnée par les antagonismes intellectuels de son époque. D’où son départ du sol natal, en 1530, pour suivre sa voie loin de la Flandre et de ses promesses raisonnables d’une future carrière académique, d’une « existence doctorale fourrée d’hermine et d’honneurs ». (O.r. 597) Marchant au côté de son cousin rencontré par hasard sur cette route de France, au tout début de L’Oeuvre au noir et comme pour justifier ce tournant dans sa vie, Zénon, affirmait plein d’entrain : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison? » ( O.r. 564)

Dans les années qui suivirent le départ de notre héros de Bruges, Zénon sombre peu à peu dans l’oubli de ses compatriotes et même du lecteur, car le personnage principal s’éclipse dans la narration au profit de personnages secondaires. Sans doute, était-ce un souci de Yourcenar de ne pas décentrer la géographie du roman du nord-ouest européen. Mais, de temps à autre, ses proches, tel son ancien tuteur, Barthlomé Campanus, reçoivent indirectement de ses nouvelles : « Vers 1539, on avait reçu à Bruges un petit traité en français imprimé chez Dolet à Lyon, qui portait son nom. C’était une description minutieuse des fibres tendineuses et des anneaux valvulaires du cœur, suivie d’une étude sur le rôle qu’aurait joué la branche gauche de nerf vague dans le comportement dans le comportement de cet organe; Zénon y affirmait que la pulsation correspondait au moment de la systole, contrairement à l’opinion enseignée en chaire ». (O.r. p 601) 

Plus tard, nous le reverrons furtivement à Cologne soignant de son mieux une jeune pestiférée d’une famille de riches banquiers : « La peste, venue d’Orient, entra en Allemagne par la Bohême. Elle voyageait sans se presser, au bruit des cloches, comme une impératrice. » (O.r. p. 629) Au cours de sa vie errante, il exerçait son métier de médecin dans plusieurs villes,  telle Innsbruck, où, à nouveau par hasard, il rencontrait son cousin, maintenant un officier du roi de France dans la force de l’âge. Mais, de ces nombreuses années écoulées dans la vie de notre héros, nous en apprendrons les péripéties que par un récit et non par une narration sur les lieux de l’action.  

Et la sexualité de Zénon?

« Il en allait de même dans le domaine compliqué des plaisirs charnels. Ceux qu'il avait préférés étaient les plus secrets et les plus périlleux, du moins en terre chrétienne, et à l'époque où le hasard l'avait fait naître (…)» (O.r. p 694-695) « L'essentiel était que ses débauches, comme ses ambitions, avaient somme toute été rares et brèves, comme s'il était dans sa nature d'épuiser rapidement ce que les passions pouvaient apprendre ou donner. Cet étrange magma que les prédicateurs désignent du mot, point mal choisi, de luxure (puisqu'il s'agit bien, semble-t-il, d'une luxuriance de la chair dépensant ses forces) défiait l'examen par la variété des substances qui le composent, et qui a leur tour se défont en d'autres components (sic) peu simples. L'amour y entrait, plus rarement qu'on ne le disait peut-être, mais l'amour lui-même n'était pas une notion pure. Ce monde dit bas communiquait avec le plus fin de la nature humaine. De même que l'ambition la plus crasse était encore un rêve de l'esprit s'efforçant d'agencer ou de modifier les choses, la chair en ses audaces les curiosités de l'esprit et fantastiquait comme il se plait à faire; le vin de la luxure tirait sa force des sucs de l'âme aussi bien que ceux du corps. (…) Ces passions si prenantes lui avaient paru une part inaliénable de sa liberté : maintenant, c'était sans elles qu'il se sentait libre. » (…)  (O.r. p 694-695) « Porté de préférence vers les passions des sens qui s'éloignent le plus de ce qu'éprouvent ou qu'avouent la plupart des hommes, celles qui obligent au secret, au mensonge, parfois au défi (…) (O.C. p578) Les mêmes réflexions s'appliquaient aux quelques femmes avec lesquelles il avait entretenu une accointance charnelle. » (O.r. p 694-695) 

À son cousin rencontré à Innsbruck, Zénon annonce clairement ses goûts : « Moi, je goûte par-dessus tout ce plaisir un peu plus secret qu'un autre, ce corps semblable au mien qui reflète mon délice. » (O.r. p 646) Et vers la fin de sa vie, dans le chapitre L’Abîme,l’auteure-narratrice apporte une précision supplémentaire : « En matière érotique, il était toujours ce médecin qui avait jadis recommandé à ses malades les réconforts de l'amour, comme en d'autres occasions on leur recommande du vin. Ces brûlants mystères lui semblaient encore pour nombre d'entre nous la seule accession à ce royaume igné dont nous sommes peut-être d'infimes étincelles, mais cette remontée sublime était brève, et il doutait à part soi qu'un acte si sujet aux routines de la matière, si dépendant des outils de la génération charnelle ne fût pas pour le philosophe une de ces expériences qu'on se doit de faire pour ensuite y renoncer. La chasteté, où il avait vu naguère une superstition à combattre, lui semblait maintenant un des visages de sa sérénité : il goûtait cette froide connaissance qu'on a des êtres quand on ne les désire plus. Une fois pourtant, séduit par une rencontre, il s'adonna de nouveau à ces jeux, et s'étonna de ses propres forces. Il s'emporta un jour contre un gueux de moine qui vendait en ville les onguents du dispensaire, mais sa colère était plus délibérée qu'instinctive. Il se passait même une bouffée de vanité à la suite d'une opération bien faite, comme on laisse un chien s'ébrouer dans l'herbe. »
Mais faire le sexe à cette époque comportait de vrais dangers. Dans le chapitre Les Désordres de la chair, vers la fin du roman, on raconte les orgies nocturnes en compagnie d'une jeune demoiselle de bonne famille et d’un jeune moine Cyprien, accompagnés de ses comparses du monastère, qui se nomment les Anges. Zénon cherche à prévenir Cyprien du danger de telles frasques ( le bûcher ) : « Une poignée de chardons brûlait dans un réchaud sur l’appui de la fenêtre. On s’en servait pour faire fondre la gomme des collyres. Zénon saisit le garçon par la main et l’entraîna vers la flamme. Un long instant, il lui maintient le doigt au-dessus de la masse incandescente. Cyprien pâlit jusqu’aux lèvres, qu’il se mordit pour ne pas crier. Zénon était à peine moins pâle. Il lui lâcha aussitôt la main.
‘‘ Comment supporterez-vous sur tout votre corps la même flamme? dit-il à voix basse. Trouvez des plaisirs moins dangereux que vos assemblées d’Anges’’. » (O.r. p 735) Le choix du prénom de ce moine n’est pas fortuit, car prénommé en l’honneur de Saint Cyprien de Carthage, décapité en l’an 258. Funeste présage! 

Corps et âme

À plusieurs reprises dans le texte, l’auteure présente Zénon comme médecin, philosophe et alchimiste. De philosophie et d’alchimie, finalement, il en sera peu question. C’est donc comme médecin, chercheur et clinicien, selon nos catégories, que nous le verrons presque exclusivement : « Je tâtais des pouls, j'examinais des langues, j'étudiais des urines et non pas des âmes. », soulignait Zénon à son cousin dans le chapitre La Conversation à Innsbruck.  (O.r. p 646 )
Le lecteur de L’Oeuvre au noir voyagera dans un univers spirituel et culturel encore largement préoccupé par un seul mot : Dieu. À aimer, mais surtout à craindre, pour le salut d’une âme tenue pour immortelle et vouée à une vie après la mort soit auprès du Créateur ou, si l’être s’était mal conduit, en enfer. Par contre, Yourcenar nous fait vivre par la lecture un véritable enfer, bien sur terre celui-là. Autour d’une thématique du corps, vaste et variée, elle tisse sa narration d’un maillage serré de signes qui renvoie à « (…) cet enfer des corps voués à si peu de joie et à tant de maux... » (O.r. 617) Ainsi, sous tous les angles, on peut y lire les mots se rapportant au corps naissant, s’affirmant, vieillissant, mourant; le corps objet de sexe, naturalis ou contra naturam; le corps des fêtes, de la danse, du chant, de l’ivresse; le corps, site d’infections, de cette peste déjà mentionnée, de pathologies diverses, de la goutte des riches comme de la sous-alimentation et des piètres conditions d’hygiène qui sont le lot des pauvres; le corps des maux inflammatoires de ces habitants de pays nordiques et maritimes; le corps blessé des soldats de fortune, et pis, les corps brisés, torturés, brulés vifs pour rétablir l’ordre ou lutter contre l’hérésie.  

L’auteure rapporte en discours indirect les pensées intimes de Zénon quant aux servitudes et vulnérabilités du corps : « Cette encombrante enveloppe qu'il lui fallait laver, remplir, réchauffer au coin du feu ou sous la toison d'une bête morte, coucher le soir comme un enfant ou comme un vieillard imbécile, servait contre lui d'otage à la nature entière et, pis encore, à la société des hommes. » Dès sa jeunesse, le corps, humain, mais aussi animal, offrait pour lui un objet d’étude où puiser de nouvelles connaissances. Par la suite, pendant ses longues années de voyages, le savoir sur le corps devenait une recherche de vérité : « J’ai tué certains de mes malades par un excès d’audace qui en a guéri d’autres. Mais leur rechute ou leur mieux m’importaient surtout en tant que confirmation d’un pronostic ou preuve de la bonté d’une méthode. » (O.r. p. 645) 

L’Oeuvre au noir, avec cette riche thématique autour du corps, laisserait sûrement perplexe le lecteur d’aujourd’hui, du moins dans les continents privilégiés, là où, selon la culture actuelle, on ne jure que par la beauté, la santé, la vigueur du corps, même vieillissant; là où le corps est bien nourri, lavé, soigné et dorloté; là où le corps est objet et sujet d’un désir continuel. Car, nous ne sommes plus, comme autrefois, sous l’influence d’une très longue tradition occidentale, et peut-être orientale, de nature philosophique ou religieuse, qui, sous ses nombreuses variantes au cours des siècles, s’acharnait à dénigrer et à mépriser le corps. Les conditions d’existence dures, pénibles, dangereuses, de la vaste majorité des humains pendant des temps immémoriaux ont sûrement laissé dans de telles perspectives leurs traces. Le corps était conçu comme lieu d’une souillure trahissant l’impureté de l’âme. Pour qui cherchait le salut de son âme immortelle, le sang, la sueur, le sperme, les fluides menstruels et les excréments ne constitueraient-ils pas des signes perceptibles de ce qui se tapit au fond du corps : le Mal ?


Censures, persécutions…

En raison de la nature de ses recherches, Zénon se croyait à l’abri des persécutions. En conversation avec son cousin, à Innsbruck, il s’estimait trop prudent (…) « pour risquer de me faire brûler à petit feu sur une place publique en l’honneur de je ne sais quelle interprétation d’un dogme, quand j’ai en train mes travaux sur les mouvements diastoliques et systoliques du cœur, qui m’importent beaucoup plus? » Plein d’assurance, il affirmait à son cousin : « Entre le oui et le non, entre le pour et le contre, il y a ainsi d’immenses espaces souterrains où le plus menacé des hommes pourrait vivre en paix. » ( O.r. p 641)

Les mésaventures qu’il subirait par la suite viendront démentir l’illusion de se trouver un refuge où poursuivre ses recherches. Car comme nous rappelle l’auteure, « C'était une de ces époques où la raison humaine se trouve prise dans un cercle de flammes. »  (O.r. p 665) Au départ d’Innsbruck, Zénon cherchait partout un endroit pour « vivre en paix ». Il ira jusqu’en Pologne, en Suède, à Lübeck, et, quand il arrive à Paris, « La Sorbonne menace de faire saisir mes Prothéories, qu’imprime en ce moment un libraire de la rue Saint-Jacques. » (O.r. p 669 ) «  Il ne se souciait pas d'y exposer une doctrine quelconque, mais d'établir une nomenclature des opinions humaines. »  Mais il arrive trop tard : « son présent libraire, vint tout effaré lui apprendre que décidément ordre était donné pour la saisie des Prothéories et leur destruction par la main du bourreau. » De façon intermittente, il travaillait toute sa vie à cet ouvrage qu’on allait brûler sous peu.

Menacé, persécuté, traqué, balloté par des circonstances néfastes et frustré dans sa carrière de chercheur, pour employer notre vocabulaire, en 1561, il devait se résigner à regagner incognito sa ville natale après une absence de trente ans, que, jeune homme, il s’était pourtant juré de ne plus revoir : « La sécurité de reposer stablement sur un coin de sol belgique était une erreur dernière (…) Zénon lui-même se dissipait comme une cendre au vent. » (O.r. p 702)

L’exil intérieur

Avec son retour définitif à Bruges s’amorce la deuxième partie du roman au titre significatif, La Vie Immobile. Désormais éloigné de la vie publique, devenue manifestement trop dangereuse, sa fonction de médecin, sous le nom d’emprunt de Sébastien Théus, se limitait à soigner les malades dans un dispensaire pour les pauvres à l'ancien hospice Saint-Cosme, maintenu par l’ordre des Franciscains français, les Cordeliers.

Et c’est ici que Yourcenar a placé ce sublime chapitre d’introspection, L'abîme dans lequel l’auteure rapporte en discours indirect les pensées intimes de Zénon. À les lire attentivement, elles nous rappellent l’expérience, au cours du XXe siècle, de tant d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes qui, au lieu de fuir, continuaient à vivre au sein de régimes totalitaires ou de simples dictatures, mais à condition de se taire en une espèce d’exil intérieur : « Son existence était clandestine et soumise à certaines contraintes : elle l’avait toujours été. Il taisait les pensées qui pour lui comptaient le plus, mais il savait de longue date que celui qui s’expose par ses propos n’est qu’un sot, quand il est tellement facile de laisser les autres se servir de leur gosier et de leur langue pour former des sons. Ses rares accès de colère n’avaient jamais été que l’équivalent des débauches d’un homme chaste. ( O.r. p 684) 
L'abîme nous révèle un homme chez qui même la quête de la vérité, jadis si puissante, se mettait à fléchir à l’aube d’une période incertaine : « L'acte de penser l'intéressait maintenant plus que les douteux produits de la pensée elle-même. (...) Toute sa vie, il s'était ébahi de cette faculté qu'ont les idées de s'agglomérer froidement comme des cristaux en d'étranges figures vaines, de croître comme des tumeurs dévorant la chair qui les a conçues, ou encore d'assumer monstrueusement certains linéaments de la personne humaine, comme ces masses inertes dont accouchent certaines femmes, et qui ne sont en somme que de la matière qui rêve. (...) D'autres notions, plus propres et plus nettes, forgées comme par un maître ouvrier, étaient de ces objets qui font illusion à distance; on ne se lassait pas d'admirer leurs angles et leurs parallèles; elles n'étaient néanmoins que les barreaux dans lesquels l'entendement s'enferme lui-même, et la rouille du faux mangeait déjà ces abstraites ferrailles. (...) Les notions mouraient comme les hommes: il avait vu au cours d'un demi-siècle plusieurs générations d'idées tomber en poussière. » ( O.r. p 686) Toujours dans L'abîme, Zénon exa mine la certitude de sa pensée : « Les traités consacrés à l'aventure de l'esprit se trompaient en assignant à celle-ci des vagues successives : toutes au contraire s'entremêlaient; tout était sujet à des redites et à des répétitions infinies. La quête de l'esprit tournait en cercle. À Bâle jadis, et en bien d'autres lieux, il avait passé par la même nuit. Les mêmes vérités étaient réapprises plusieurs fois. Mais l'expérience était cumulative : le pas à la longue se faisait plus sûr; l'œil voyait plus loin dans certaines ténèbres; l'esprit constatait au moins certaines lois. » (…) « À vingt ans, il s'était cru libéré des routines ou des préjugés qui paralysent nos actes et mettent à l'entendement des œillères, mais sa vie s'était passée ensuite à acquérir sou par sou cette liberté dont il avait cru d'emblée posséder la somme. » « Depuis qu'il avait renoncé à confier de vive voix sa pensée ou à consigner par écrit sur l'étal des librairies, ce sevrage l'avait induit à descendre plus profondément que jamais à la recherche de purs concepts. Maintenant, en faveur d'un examen plus poussée, il renonçait temporairement aux concepts eux-mêmes; il retenait son esprit, comme on retient son souffle, pour mieux entendre ce bruit de roues tournant si vite qu'on ne s'aperçoit pas qu'elles tournent. (…) Du monde des idées, il rentrait dans le monde plus opaque de la substance contenue et délimitée par la forme. Rencogné dans sa chambre, il n'employait plus ses veillés à s'efforcer d'acquérir de plus justes vues des rapports entre les choses, mais à une méditation informulée sur la nature des choses. » (O.r. p 687)

De nombreuses années antérieures, dans la Conversation à Innsbruck, Zénon confiait déjà à son cousin ses doutes : « Je sais que je ne sais pas ce que je ne sais pas; j'envie ceux qui sauront d'avantage, mais je sais qu'ils auront tout comme moi à mesurer, peser, déduire et se méfier des déductions produites, faire dans le faux la part du vrai et tenir compte dans le vrai de l'éternelle admixion du faux. (…) Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble d'exactitude. » (O.r. p 653-4 ) 

Sébastien Théus, médecin

Le dirigeant des cordeliers, Jean-Louis de Berlaimont, désigné sous le nom de prieur, était devenu l’un des patients du médecin Sébastien Théus, l’alias de Zénon, dont les recherches antérieures l’ont bien préparé pour le soigner : « (…) l’examen à l’aide du speculum oris le portait à diagnostiquer sous les symptômes obscurs de la maladie du prieur l’action néfaste d’une parcelle de chair dévorant peu à peu les structures voisines. » (…) dont le prieur « mourrait d’ici quelques mois, strangulé par ce nœud qui se formait au fond de sa gorge, à moins toutefois que le polype ne rompît sur sa route une veine, noyant l’infortuné dans son propre sang. » (O.r. p. 730)

Entre Zénon et ce pieux catholique, un veuf entré dans les ordres, s’est développée une amitié sincère et s’amorce entre les deux un dialogue qui ne l’était pas toujours. Lire leur conversation dans le chapitre que l’auteure lui consacre est assez déroutant, car chacun reste sur son qui-vive et évalue ce qui est convenable de dire dans une méfiance justifiée d’écoutes indiscrètes : « Le médecin, lui aussi, avait pris goût à ces échanges de propos courtois, et pourtant presque exempts de mensonges. Il en sortait néanmoins avec le sentiment d'une vague imposture. Une fois de plus, comme on se contraint à parler latin en Sorbonne, il avait dû adopter, pour se faire entendre, un langage étranger qui dénaturait sa pensée, bien qu'il en possédât parfaitement les inflexions et les tours; dans l'espèce, le langage était celui du chrétien déférent, sinon dévot, et du sujet loyal, mais alarmé par l'état présent du monde. Une fois de plus, et tenant compte des vues du prieur par respect encore plus que par prudence, il acceptait de partir de prémisses sur lesquels, dans son for intérieur, il eût refusé de rien bâtir; reléguant ses propres soucis, il s'obligeait à montrer de son esprit une seule face, toujours la même, celle qui reflétait son ami. Cette fausseté humaine inhérente aux rapports humains et devenue pour lui une seconde nature le troublait dans ce libre commerce entre deux hommes désintéressés. »  (O.r. p 713) Dans ce dialogue, Zénon lui  rappelle les horreurs de la torture et des supplices qui prévalent non loin du couvent :  « Dans ce tintouin de paroles, ce fracas d’armes, et parfois ce bon bruit d’écus, ce qu’on entend encore le moins, ce sont les cris de ceux qu’on rompt ou qu’on tenaille. Tel est le monde, monsieur le prieur. » (O.r. p 712)

Dans le chapitre, La Promenade sur la dune, il revient sur sa vie à Bruges: « Il s'étonnait d'avoir consenti à s'emprisonner pendant près de six années dans l'hospice de Saint-Cosme, enlisé dans une routine conventuelle pire que l'état d'homme d'Église qui lui faisait horreur à vingt ans, s'exagérant l'importance des petites intrigues et des petits esclandres inévitables en huit clos. Il lui semblait presque avoir insulté aux infinies possibilités de l'existence en renonçant si longtemps au monde grand ouvert. La démarche de l'esprit se frayant un chemin à l'envers des choses menait à coup sûr à des profondeurs sublimes, mais rendait impossible l'exercice même qui consiste à être. Il avait trop longtemps aliéné le bonheur d'aller droit devant soi dans l'actualité du moment, laissant le fortuit redevenir son lot, ne sachant pas où il coucherait ce soir, ni comment dans huit jours il ne gagnerait son pain. Le changement était une renaissance et presque une métempsycose. » (O.r. p 752)

Un simulacre de procès
J’abrège. Yourcenar consacre plusieurs chapitres à une longue et méticuleuse mise en scène qui doit à terme permettre au lecteur d’assister au destin final de Zénon. Celui-ci, prévenu qu’un complot se tramait contre lui, a essayé de s’enfuir en Angleterre, où régnait la protestante Élisabeth Ière,  mais devant un périple menacé tant par un naufrage dans les eaux traites de la mer du Nord que d’une interception par les soldats du Gouverneur, il y renonça. Peu à peu, l’étau se resserrait contre lui. Nous sommes à l’automne de 1568, quand a éclaté le scandale autour des orgies nocturnes , mentionnées précédemment, des Anges avec une jeune demoiselle du non de Idelette, décapitée plus tard pour crime d’infanticide, et dont l’amoureux était le jeune moine Cyprien. Interrogé, sous torture sûrement, ce dernier devait incriminer Zenon, qui est arrêté et divulgue volontairement son vrai nom. Parmi les chefs d'accusation : pour la partie civile, actes de sodomie, de sorcellerie, les services rendus aux hérétiques protestants, etc. Pour l’Église, athéisme, hérésie, blasphème, etc. La condamnation étant sans doute acquise dès le départ, l’acte d’accusation pouvait rester dans le vague et l’extravagant. 

Grâce à ses relations,  il échappe en prison à la torture de rigueur pour les détenus. Yourcenar s’est évité la fort désagréable tâche de décrire les horribles détails de la question, euphémisme longtemps employé pour indiquer ces supplices. Le système pénal de cette lointaine époque était paradoxal : d’un côté, les détenus en attente de procès se voyaient torturés de rigueur, mais les autorités leur offraient un procès public. Pourquoi ne pas alors tout simplement les exécuter? Je suppose que les pouvoirs, civils ou ecclésiastiques, ressentaient le besoin de justifier leurs atrocités aux yeux de la plèbe, témoins du châtiment : « On s'installait dans un de ces procès à charges multiples qui menacent de durer des années et servent d'abcès de fixation aux humeurs d'une ville. » L’ennui gagne même Zénon : « Il lui advint de s'endormir durant l'une des dernières séances; une bourrade de son gardien, le rappela à l'ordre. En fait, un des juges aussi dormait. Ce magistrat se réveilla croyant la sentence de mort déjà donnée, ce qui fit rire tout le monde, y compris l'accusé. »  (O.r. p 803)

La condamnation à mort, lorsqu’elle vînt, n’a pas dû surprendre. Pendant la dernière soirée du condamné, celui-ci a reçu une visite inattendue, son ancien tuteur, le chanoine Barthlomé Campanus, qui vient lui proposer une voie pour éviter le bûcher : « les crimes d'athéisme et d'impiété sont patents, et vous avez voulu qu'il en soit ainsi. En matière de droit commun, rien, grâce à Dieu, n'a été prouvé contre vous, mais vous savez comme moi que dix présomptions équivalent à une conviction pour le populaire, et même pour la plupart des juges. »  (O.r. p 814)  Et le chanoine mentionne la positon de l’évêque de Bruges : « Monseigneur me fait observer qu'il ne s'agit pas chez vous à proprement parler d'hérésie, comme chez ces sectaires détestables qui à notre époque font la guerre à l'Église, mais d'impiétés savantes dont le danger n'est somme toute évident qu'aux doctes. Le révérendissime évêque m'assure que vos Prothéories, justement condamnées, pourraient servir à une nouvelle Apologétique. Vous savez comme moi que tout n'est qu'affaire de direction… » (O.r. p 814-15 ) Ce qui signifie qu’on exigeait de Zénon une rétractation de ses écrits et théories. Mais le marché proposé par le prélat n’équivaut pas à une remise en liberté : « Monseigneur se fait fort d'obtenir votre rétention in loca carcéris dans une maison religieuse de son choix; vos aises futures dépendront des gages que vous aurez su donner à la bonne cause. Vous savez que les prisons perpétuelles sont celles dont on s'arrange presque toujours pour sortir. » (O.r. p 818)

Les motifs de l’évêque de vouloir commuer la peine de mort de Zénon se rapportent clairement à une lutte de pouvoir entre le tribunal de l’Église, ses assises de la pénitence, et le fonctionnaire du roi d’Espagne et seigneur des Pays-Bas, Philippe II, décrit par le chanoine ainsi : « le procureur de Flandre, qui est un homme de cette espèce condamne comme un chien se jette sur une proie. Force nous a été de laisser aller la procédure, quitte à user ensuite des pouvoirs qui nous sont laissés. » Le chanoine rappelait au condamné que « Les ordres mineurs que vous avez reçus jadis vous désignent aux censures de l'Église, mais vous garantissent aussi des protections que la grossière justice séculière n'offre pas. » (O.r. p 820)
Cette lutte de pouvoir intervenait dans un contexte de répression des nobles flamands par les troupes du gouverneur, le duc d’Albe. Yourcenar semble laisser entendre que le haut clergé de Flandre était possiblement sympathique à la cause des nobles locaux, le puissant comte d’Egmont en tête, tous de fidèles catholiques, qui s’étaient soulevés contre les tributs excessifs exigés et les exactions du gouverneur investi par Phillipe II pour ramener la paix en Flandre. Egmont et quelques autres ont été exécutés le 25 juin 1568. Ce qui expliquerait l’utilité de ces procès pour les parties en conflit. 

Le chanoine l’avoue sans ambages à Zénon, qu’il est « un pion dans la partie qui se joue entre eux » et que l’évêque « s'honore de ramener à Dieu un impie capable de persuader ses pareils. La cérémonie [de rétractation] sera pour l'Église une victoire plus sensible que votre mort ne l'eût été. » (O.r. p 820) Pour le persuader d’accepter son offre, le chanoine joue la carte des connaissances auxquelles Zénon a consacré une bonne partie de sa vie : « Les raisons qu'un homme a de se rétracter s'oublient vite, et ses écrits restent. »  De conclure l’auteure : « il [Zénon] savait fort bien qu'il n'existe aucun accommodement durable entre ceux qui cherchent, pèsent, dissèquent, et s'honorent d'être capables de penser demain autrement qu'aujourd'hui, et ceux qui croient ou affirment croire, et obligent sous peine de mort leurs semblables à en faire autant. » (O.r. p 802-803) En conséquence, pour notre héros, la contrition publique et la rétractation des opinions étaient exclues.

Le destin de Zénon

Dès son titre, le chapitre, La Fin de Zénon, qui clôt L’Oeuvre au noir, s’offre, pour reprendre le titre d’un roman de García Márquez, comme une chronique d’une mort annoncée : le bûcher. Mais pour notre héros, seul dans sa cellule, acculé à l’horreur du lendemain, il ne reste qu’une issue à cette mort abjecte : mettre fin par lui-même à ses jours. Superbement bien écrit, Yourcenar dans ce chapitre nous plonge dans une scène noble et émouvante, les dernières heures d’un personnage qui lui fut si cher. Comme nous sommes dans le registre de l’art, le lecteur est appelé à vivre des moments d’angoisse, de peur, de soulagement, de joie même, quand, grâce justement à son savoir médical, la mort viendra pour Zénon non d’une mèche allumée du bourreau, mais d’une main d’homme libre.


Mon expérience de lecture

Une figure tragique

Dans ce qui précède, si j’ai cru bon d’insister sur la vie de Zénon, c’était bien sûr pour la mesurer à celle d’Hadrien. Tel qu’imaginé par Yourcenar à partir d’archives disponibles, le césar qui régna sur l’Empire romain à son apogée se détache paradoxalement de l’arrière-plan historique brossé par le texte pour s’affirmer comme individu autonome, féru de littérature et d’art, de l’Athènes classique surtout. Par contre, le personnage principal de L'Oeuvre au noir, Zénon, semble se fondre dans son siècle, dont il subissait la violence des conflits qui se déchaînaient autour de lui et qui le ballotaient continuellement entre les abus du pouvoir, le dogmatisme de la religion et les exigences de la science. Ce que confirme Yourcenar : « le romancier [...], pour donner à son personnage fictif cette réalité spécifique, conditionnée par le temps et le lieu, faute de quoi le ‘roman historique’ n’est qu’un bal costumé réussi ou non, il n’a à son service que les faits et les dates de la vie passée, c’est-à-dire l’Histoire. » (O.r. Note de l’auteur, p. 839)

Contrairement à Hadrien, Zénon se révèle être un véritable personnage tragique, au sens ancien du mot, de la tragédie grecque et française de l’époque classique, que Yourcenar connaissait fort bien. Le personnage tragique se débat au sein de circonstances qui l’obligent à choisir entre deux sorts également funestes, mais au contenu moral distinct. Zénon, pris dans une souricière, son identité réelle établie, sa présence à Bruges au cours des six dernières années scrutées à la loupe, tout est matière à une poursuite. Aux accusations des autorités civiles, de son côté, l’Église par son inquisition examine ses écrits. Face à une condamnation à être brûlé vif sur la place publique, Zénon, pour avoir la vie sauve, aurait pu accepter l’offre proposée par son ancien tuteur au nom de l’évêque, privilège que son statut de rejeton, même égaré, d’une illustre et riche famille bourgeoise lui offrait. Mais les répudiations de ses écrits lors d’une autocritique publique auraient signifié pour lui de juger sa vie, tous les espoirs, efforts, labeurs, renoncements, sacrifices, frustrations, déceptions, succès aussi d’un savoir, comme un échec complet. Grande pudeur de Yourcenar, qui n’aborde pas en détail le débat interne qui aurait sûrement tenaillé une personnalité moins forte. Elle nous laisse avec l’exemple de Zénon, résigné à mourir pour être libre de refuser les compromissions exigées du chanoine. Avait-il prévu, avant même son arrestation, une solution que le mettrait à l’abri d’une rétractation et lui épargnerait le sort indigne et douloureux du bûcher : son suicide? Sublimes et émouvantes, ces méditations de Zénon pendant les derniers instants avant le trépas salutaire : « Mais chaque minute qui passait était un triomphe. Son cœur battait à grands coups; une activité violente et désordonnée régnait dans son corps comme dans un pays en déroute; une sorte d'attendrissement le prenait pour ce corps qui l'avait bien servi, qui aurait pu vivre, à tout prendre, une vingtaine d'années de plus, et qu'il détruisait ainsi sans pouvoir lui expliquer qu'il lui épargnait de la sorte de pires et plus indignes maux. » (O.r. p 830-31)

Pendant toute sa vie, Zénon s’est débattu dans son enclos vital d’homme du XVIe siècle, qui l’emprisonnait dans les limites jugées acceptables par le Pouvoir, qu’il fût royal, nobiliaire, clérical et même économique d’une bourgeoisie ascendante. Comme ses contemporains, il a bien vu que l’arbitraire et les abus, la cruauté et les corruptions, infligeaient sur les corps et les esprits des marques au fer rouge, au figuré comme au sens propre. 

Cet enclos vital reposait également sous la voûte céleste habitée par un personnage énigmatique : Dieu. L’ensemble de L’Oeuvre au noir me semble placé sous son regard, comme dans cette image de l’oeil dans un triangle du catéchisme de mon enfance. L’intrigue du roman de Yourcenar donne à voir l’émergence difficile et périlleuse, en ces temps d’extrême violence, de ce long et décisif phénomène, qui, depuis lors par générations successives, ne cesse de s’accomplir sans jamais s’achever y compris jusqu’à nos jours : le déicide. Si dans le monde de Zénon, Dieu était Tout, que signifie près de cinq siècles plus tard ce nom Dieu? À chacun sa réponse; pour moi, à une case vide dont chacun se sert pour y ranger souhaits, désirs, angoisses, effrois, utopies, et cette mystérieuse foi..


Un mot sur le style

Si le lecteur, dont je suis, des Mémoires d’Hadrien, résiste difficilement aux charmes de l’Empereur tels que Yourcenar les tisse dans l’écriture même du roman,  celui de L’Oeuvre au noir, cependant, regrettera que son style soit empreint d’une certaine sècheresse, quoique sublime, classique, dit-on. Mais toujours l’ expression de l’auteure demeure strictement disciplinée. Nous n’avons pas affaire, certes, à une langue du XVIe, ce qui nous serait de difficile accès, ni à un texte truffé d’archaïsmes pour vernisser l’oeuvre d’une finition à l’ancienne, mais d’une belle langue épurée dont tout épanchement lyrique est exclu. 

Sentiment d’étouffement

En lisant L’Oeuvre au noir, surtout vers la fin, j’ai eu à plusieurs reprises le sentiment d’étouffer, de ne plus pouvoir le terminer. Toutefois, je me résignais à purger ma peine de relégation au XVIe siècle pour une centaine de pages de plus. Comment rester serein quand, à tout moment, des représentations de l’obscurantisme et de violences insupportables peuvent affluer du texte? Étrangement, sous cette tension constante, l’écrit décuple la puissance de notre imaginaire, pourtant saturé d’images d’horreur par les médias, car l’écrit nous a moins blasés en ce sens. Un exemple : les propos tenues au souper chez les Ligre, en présence du jeune Zénon, que résume l’auteure : « Les moissonneurs, ce jour-là, avaient trouvé une sorcière occupée à pisser malicieusement dans un champ afin de conjurer la pluie sur le blé à demi-pourri par d’insolites averses, ils l’avaient jetée au feu sans autre forme de procès; on se gaussait de cette sibylle qui croyait commander à l’eau, mais n’avait pas su se garer des braises. » Le chanoine Campanus « expliquait que l'homme, en infligeant aux méchants le supplice des flammes, qui dure un moment, ne fait que se régler sur Dieu qui les condamne au même supplice, mais éternel. Ces propos n'interrompaient pas la copieuse collation du soir. » (O.r. p 582 ) Ce supplice de ladite sorcière nous donne un aperçu de la justice expéditive du peuple, en marge de celle des pouvoirs, et sur les justifications apportées par les élites intellectuelles dont fait partie le chanoine. 


L’actualité de L’Oeuvre au noir

Les difficultés de lecture de L’Oeuvre au noir relèvent surtout de son ancrage dans l’histoire d’une époque que rarement nous connaissons aujourd’hui. Mais, étrangement, en dépit d’un manque de repères, j’ai senti au cours de ma lecture que la représentation littéraire des événements racontés dans le livre résonne avec notre actualité. Il ne s’agit sûrement pas d’une allégorie de notre monde, mais d’une intrigue qui nous fait réfléchir sur le moment actuel par le détour du passé. L’auteure de L’Oeuvre au noir et des Mémoires d’Hadrien l’exprimait nettement mieux que moi. Je souhaite citer ici une phrase maintes fois entendue dans le topo introductif à l’émission de la radio publique française, Concordance des temps, dans la voix même de Marguerite  Yourcenar :  « Le coup d’Œil sur l’Histoire, le recul vers une période passée ou, comme aurait dit Racine, vers un pays éloigné, vous donne des perspectives sur votre époque et vous permet d’y penser davantage, d’y voir davantage les problèmes qui sont les mêmes ou les problèmes qui diffèrent ou les solutions à y apporter ».

Cependant, l’actualité de L’Oeuvre au noir m’est vite apparue évidente au moment de lire le chapitre La Mort à Münster. Yourcenar greffe à son roman l’histoire véridique de l’insurrection des anabaptistes, en février 1534, dans la cité allemande alors riche et puissante de Münster, en Westphalie. De nos jours, on catégoriserait les anabaptistes de secte protestante, mais à l’époque, quel sens pouvait avoir de tels mots? Rappel des faits:  le 31 octobre 1517, un obscur moine augustin, Martin Luther, placarda la porte de l'église de Wittemberg, en Saxe, de son Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum, ses célèbres thèses contre le marchandage des indulgences dans l’Église. C’était l’explosion d’un big bang religieux, mais aussi politique. En très peu de temps, de nombreux mouvements favorables à la Réforme s’étaient formés, dont les anabaptistes. Ces derniers rejetaient le baptême des enfants, le réservant aux seuls adultes imbus de foi. Ils tenaient pour imminente la fin du monde, et le retour du Sauveur sur Terre, prédite par les textes apocalyptiques des évangiles. Les anabaptistes, en chassant le prince-évêque catholique de Münster, cherchaient à y établir une théocratie, une nouvelle Jérusalem, une Cité de Dieu, digne d’accueillir le Christ. Il y a beaucoup à dire sur ces événements de Münster, beaucoup trop pour ces pages déjà longues. La ville sera assiégée jusqu’en juin 1535 par les troupes du prince-évêque que les anabaptistes avaient forcé à fuir. Plus tard, les troupes du Prince de Saxe, un prince luthérien pourtant, se sont jointes à celles du prince catholique; ce qui dénote la subordination des principes religieux à des considérations géopolitiques, dirions-nous aujourd’hui. En effet, les catholiques comme les protestants, partout en Europe, craignaient au plus haut point la profusion de mouvements issus ou se réclamant de la Réforme qui demeuraient en dehors du contrôle des rois et des princes. Nous reconnaissons là les origines du cujus regio,ejus religio, principe par lequel, le souverain d’un territoire en choisissant la foi catholique ou réformée, l’imposait à l’ensemble de ses sujets. C’est aussi la première pierre d’une future coexistence pacifique entre les deux confessions chrétiennes d’occident, mais en attendant l’Europe verra s’accumuler une montagne de cadavres des Guerres de religion. Yourcenar ajoute dans une note à L’Oeuvre au noir, que la Réforme a été une « faillite », car elle n’a pas réussi à réformer l’Église d’occident, mais à diviser le continent en deux factions, les catholiques et les protestants. (O.R. p 844)

De leur côté, pendant les dix-huit mois qu’a duré le siège de Münster, les habitants de la ville devaient subir aux mains des plus fanatisés parmi les anabaptistes non seulement leur utopie religieuse, mais aussi de vivre une véritable dystopie, non faite de seuls discours, mais dans leur vie quotidienne : abolition de la propriété privée au profit d’un communisme rudimentaire; la légalisation de la polygamie; la famine par manque d’approvisionnement d’aliments; les abus de pouvoir du « roi-prophète » et sa cour, qui se réservaient le peu de nourriture disponible; leur règne de terreur qui fit de nombreuses victimes parmi les incroyants et les timides

Après que l’évêque eût repris la ville, grâce à une trahison dans le camp des insurgés, en juin 1535, une autre vague de supplices et exactions, par les troupes vainqueurs, s’abattit sur Münster : des centaines d’adeptes des anabaptistes furent assassinés. Quant au dit roi-prophète, il subit un sort au-delà même de l’intolérable : de longues heures de tortures, jour après jour, et la séance terminée, il était mis dans une cage et soumis à la vindicte de ceux qui peu de temps auparavant en faisaient l’éloge. Des enfants s’amusaient à jeter dans sa cage des bouteilles cassées, pour le faire souffrir davantage.

À Münster, Zénon est absent. Par contre, dans la partie fictive de ce récit, sa mère et son mari hollandais, devenus anabaptistes, y sont mêlés. La mère de Zénon figurant parmi les victimes des troupes de l’évêque. Pour Yourcenar, l’affaire de Münster lui sert évidemment d’illustration des horreurs du fanatisme religieux qui marquait les sociétés européennes de l’époque.


L’actualité brûlante, si j’ose dire, de L’Oeuvre au noir s’est renforcée dans mon esprit le 4 février de l’an de grâce 2015. Pendant que je poursuivais la lecture du roman, un œil distrait s’est posé sur l’écran de télévision, au moment du téléjournal. On y présentait un reportage, et quelques séquences d’une vidéo, sur un pilote militaire jordanien brûlé vif dans une cage par un groupe s’autoproclamant État islamique. Le télescopage du texte et de la vidéo m’a jeté par terre... C’était comme si je voyais au petit écran le Zénon de la fiction que je lisais, d’ailleurs voué au même sort, s’incarner dans ce pauvre pilote. 
 
En terre d’Islam, les lapidations, défenestrations, les décapitations, les crucifixions et, maintenant, la mort par le feu, sont-elles équivalentes aux atrocités de jadis, en Europe? Mutatis mutandis,  par leur côté d’intolérance, voire de haine, et la douleur infligée aux victimes, je serais tenté de répondre oui. Mais je n’irai pas aller au-delà de la question, car cette fresque du XVIe siècle qui m’occupe aujourd’hui m’enseigne à ne pas sous-estimer la complexité insoupçonnée des sociétés humaines et des nuances que nous devons apporter à nos analyses. Écoutons une fois encore la voix de Marguerite Yourcenar à travers les pensées de son cher Zénon, au moment qu’il renonce à fuir vers l’Angleterre : « Il existait sans doute entre les inquiètes créatures humaines des répulsions et des haines surgies du plus profond de leur nature, et qui, le jour où il ne serait plus de mode de s'exterminer pour cause de religion, se donneraient cours autrement. » (O.r. p 770)


Tout en recommandant fortement ce livre, il m’importe de prévenir ceux et celles tentés par L’Oeuvre au noir : vous y séjournerez dans un monde d’horreur. Ardu à lire, riche en références et renvois qui nous invitent, comme cela a été mon cas, à une curiosité pour cette époque charnière. Nous y trouvons là, la genèse du monde qui, au cours des siècles suivants, deviendra le nôtre. Preuve que la voie de l’art, à sa manière, peut contribuer à une meilleure compréhension de cette époque de ténèbres d’où scintillaient quelques ténues lumières.

NOTES
Les citations de L’Oeuvre au noir, y compris des notes de l’auteure, indiquées par l’abréviation, O.r, renvoient à l’édition des Oeuvres romanesques de Marguerite  Yourcenar (1903-1987) dans la collection La Pléiade, 1982, éditions Gallimard .

Le tableau qui illustre mon texte, Le Triomphe de la Mort de 1562, est l’oeuvre de Pieter Bruegel l’Ancien, qui est mort la même année que Zénon dans la fiction : 1569.

Je recommande un site suisse où on trouve un carnet de notes sur les références culturelles et historiques contenues dans L’Oeuvre au noir :
http://www.gymnasedubugnon.ch/sitesdesfiles/Matieres/yourcenar/frame.htm